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  • Le Premier ministre : Fonction centrale ou rouage institutionnel ?

    Le Premier ministre : Fonction centrale ou rouage institutionnel ?

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    Limogé sans explication, remplacé sans débat : le départ du Premier ministre Herintsalama Rajaonarivelo et la nomination de son successeur interrogent bien au-delà des personnes.

    Une révocation sans motif

    Le 9 mars, le Président de la Refondation de la République, Michaël Randrianirina, a mis fin aux fonctions de son Premier ministre, Herintsalama Rajaonarivelo. Cinq mois à peine après sa nomination, celui-ci disparaît du paysage gouvernemental sans explication. Une semaine plus tard, un nouveau chef de gouvernement est désigné : Mamitiana Rajaonarison, haut fonctionnaire peu connu du grand public, issu de l’administration, principalement dans la lutte contre la corruption : Bianco (Bureau Indépendant Anti-Corruption), Samifin (Service de renseignement financier).

    À première vue, l’enchaînement des événements pourrait relever de la simple mécanique politique. Mais à y regarder de plus près, il soulève une question autrement plus fondamentale : que reste-t-il du cadre institutionnel censé régir l’exercice du pouvoir ?

    Car la Constitution de la IVe République (11 décembre 2010) est sans ambiguïté. Son article 54 prévoit que le Président de la République ne peut mettre fin aux fonctions du Premier ministre que dans deux cas précis : sur présentation de la démission du gouvernement ou en cas de faute grave ou de défaillance manifeste. Or, dans le cas présent, aucune de ces conditions n’a été publiquement invoquée. Ni démission, ni faute, ni même une explication minimale.

    Ce qui frappe ici, ce n’est pas le changement d’homme, c’est l’absence totale de justification. Ce silence n’est pas anodin. Il constitue en lui-même un fait politique, d’autant plus que le président n’a pas été élu, mais désigné par la Haute Cour constitutionnelle pour pallier la vacance du pouvoir (Décision n°10-HCC/D3 du 14 octobre 2025).

    En contournant, ou à tout le moins en ignorant ostensiblement l’exigence de justification posée par la Constitution, le pouvoir exécutif installe une pratique qui affaiblit la portée même de la norme juridique. Car une règle qui peut être écartée sans explication cesse, de facto, d’être contraignante. Elle devient décorative. Autrement dit, elle cesse d’encadrer le pouvoir pour simplement l’accompagner.

    Dès lors, la question dépasse le cas individuel de Herintsalama Rajaonarivelo. Elle touche à la cohérence même du cadre institutionnel et à son équilibre dans l’architecture du pouvoir.

    Une fonction vidée de sa substance

    Dans un régime semi-présidentiel, le chef du gouvernement est censé diriger l’action gouvernementale, coordonner les politiques publiques et incarner une forme de responsabilité politique distincte de celle du chef de l’État. Il constitue, en théorie, un pivot entre la décision politique et sa mise en œuvre administrative.

    Mais que devient ce rôle lorsqu’il peut être interrompue sans motif explicite, dans un délai aussi court, le Premier ministre pouvant alors être remplacé par une figure sans base politique identifiable ?

    Le sort réservé à Herintsalama Rajaonarivelo ne relève pas d’un accident. Il illustre une logique. Celle d’un pouvoir qui se concentre, qui se verticalise, et qui réduit progressivement les institutions à de simples instruments.

    Une hypothèse s’impose progressivement : celle d’un Premier ministre réduit à un rôle d’exécutant, voire de variable d’ajustement. Dans la pratique qui se dessine, il n’est plus qu’un rouage. Un rouage remplaçable. Un rouage silencieux. Un rouage sans autonomie. Un rouage révocable sans explication.

    De centre de gravité du pouvoir gouvernemental, le locataire de Mahazoarivo est devenu un relais interchangeable, dont la stabilité dépend moins de critères institutionnels que de la seule volonté présidentielle.

    Une fragilité ancienne

    Dans l’histoire politique malgache, le rôle de Premier ministre n’a jamais véritablement bénéficié d’une stabilité durable. Selon les périodes, il a tantôt servi de centre de coordination gouvernementale, tantôt de point d’équilibre provisoire entre des forces politiques concurrentes, tantôt encore de simple relai du pouvoir présidentiel. Cette plasticité n’est pas un détail. Elle dit quelque chose de plus profond sur la difficulté, à Madagascar, à faire exister durablement des institutions autonomes.

    Les transitions politiques, les recompositions de majorité et les crises récurrentes ont souvent transformé les positions exécutives en variables d’ajustement. Dans ce paysage, le Premier ministre apparaît moins comme une institution solidement installée que comme une position exposée, dépendante des rapports de force du moment. Sa vulnérabilité ne date donc pas d’hier. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est le degré de normalisation de cette fragilisation.

    Car lorsque l’instabilité devient silencieuse, lorsqu’elle ne suscite ni justification, ni débat, ni clarification institutionnelle, elle cesse d’être perçue comme une anomalie. Elle devient une manière ordinaire de gouverner. Et c’est précisément à ce moment-là que la fonction du Premier ministre cesse d’être éminemment politique en perdant sa qualité de véritable rouage institutionnel.

    Pourquoi maintenir la fonction de Premier ministre ?

    À ce stade, la question n’est plus seulement fonctionnelle. Elle devient institutionnelle.

    Dans ce contexte, une question plus fondamentale encore émerge : pourquoi cette configuration du pouvoir est-elle maintenue dans l’architecture institutionnelle ?

    Historiquement, dans les régimes semi-présidentiels, cette fonction répond à une logique d’équilibre. Elle permet de distinguer la direction politique incarnée par le chef de l’État de la conduite opérationnelle du gouvernement. Elle introduit un niveau de responsabilité intermédiaire, susceptible d’absorber les tensions politiques et d’assurer une continuité administrative.

    Mais cet équilibre suppose une condition essentielle : l’existence d’une autonomie relative du chef du gouvernement. Autonomie politique, dans sa capacité à incarner une majorité ou une ligne ; autonomie institutionnelle, dans sa faculté à diriger effectivement l’action gouvernementale.

    Or, lorsque cette autonomie disparaît, l’équilibre institutionnel perd sa raison d’être.

    Maintenir un Premier ministre dans un système où les décisions sont concentrées au sommet peut alors répondre à d’autres logiques. Une logique de façade, d’abord : celle de préserver l’apparence d’un régime équilibré, conforme aux standards constitutionnels. Une logique de délégation, ensuite : confier la gestion quotidienne à un exécutant tout en conservant l’essentiel du pouvoir décisionnel. Une logique de responsabilité, enfin : disposer d’un fusible institutionnel en cas de difficulté.

    Dans cette configuration, le Premier ministre ne constitue plus un contrepoids ni un centre de gravité. Il devient un intermédiaire fonctionnel, dont l’existence relève davantage de la forme institutionnelle que de la réalité du pouvoir.

    Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir à quoi sert un Premier ministre. Elle devient plus radicale : que signifie le maintien d’une position dont l’utilité politique s’est progressivement effacée ?

    Cette évolution ouvre la voie à une autre transformation du pouvoir.

    La tentation technocratique

    La nomination de Mamitiana Rajaonarison ne vient pas contredire cette lecture, elle la renforce. Son profil technocratique, sa discrétion, son absence d’ancrage politique en font une figure parfaitement ajustée à ce type de configuration : compétente, sans doute ; indépendante, beaucoup moins, dans la mesure où sa légitimité repose exclusivement sur la confiance du chef de l’État.

    Ce type de nomination est censée traduire une tendance à la dépolitisation du pouvoir. En privilégiant des profils technocratiques, le politique semble s’effacer derrière l’expertise. Mais cette dépolitisation est, en réalité, trompeuse : elle ne supprime pas le pouvoir, elle le concentre. Elle réduit les espaces de débat interne et renforce la dépendance verticale.

    Ce qui se dessine alors, au-delà des individus, c’est une transformation plus profonde du fonctionnement du régime. La décision politique se recentre au sommet, les mécanismes institutionnels s’effacent, et l’imprévisibilité devient une modalité de gouvernement. Dans ce contexte, le gouvernement cesse d’être une entité autonome pour devenir une extension du pouvoir présidentiel.

    Le coût de cette évolution est loin d’être négligeable. Il se mesure d’abord en termes de lisibilité démocratique.

    Des effets bien réels sur l’action publique

    Cette évolution ne produit pas seulement des effets symboliques ou juridiques. Elle a aussi des conséquences directes sur la conduite de l’action publique. Lorsqu’un chef de gouvernement peut être remplacé rapidement, sans explication et sans clarification sur la ligne suivie, l’ensemble de l’appareil administratif reçoit un message de précarité. Ce qui compte alors n’est plus la cohérence de l’action engagée, mais la capacité à s’ajuster à des arbitrages venus d’en haut, parfois imprévisibles.

    Dans un tel contexte, la continuité de l’État devient plus fragile. Les priorités peuvent changer sans débat, les administrations hésitent à s’engager sur le long terme, et les responsables publics peuvent être tentés de privilégier la prudence hiérarchique au détriment de l’initiative. Cette logique nourrit une forme d’attentisme bureaucratique, peu compatible avec les besoins d’un pays confronté à des urgences aussi lourdes que l’eau, l’électricité, la justice ou la lutte contre la vie chère.

    Autrement dit, la fragilité institutionnelle du sommet n’y reste jamais confinée. Elle descend dans la machine administrative, brouille les responsabilités, ralentit les décisions et affaiblit la capacité même de l’État à produire des résultats lisibles pour la population.

    Le silence comme mode de gouvernement

    Sans explication des décisions majeures, les citoyens sont tenus à l’écart de la compréhension des choix qui les gouvernent. Se posent ensuite des questions de responsabilité : sans motifs explicités, aucune évaluation n’est possible, aucune redevabilité n’est exigible. Mais plus profondément encore, c’est la place des institutions elles-mêmes qui se trouve fragilisée. Car lorsque les textes cessent d’encadrer les pratiques, ce sont les pratiques qui redéfinissent les textes – souvent au détriment de l’équilibre des pouvoirs.

    Dès lors, la question posée n’est plus seulement celle du sort d’un Premier ministre. Elle devient structurelle : à quoi sert encore cette fonction si elle peut être investie et retirée sans justification, sans débat, sans conséquence apparente ?

    À défaut de réponse claire, une réalité s’impose : lorsque les institutions se taisent, le pouvoir parle seul. Et ce qu’il dit, dans ce silence organisé, n’est pas tant l’autorité de l’État que la fragilité de ses propres règles.

    Vers quel type de régime ?

    La question devient alors inévitable : vers quel type de régime cette pratique peut-elle conduire ? À mesure que le pouvoir se concentre, que les mécanismes de justification s’effacent et que les positions intermédiaires perdent leur autonomie, le risque n’est pas seulement celui d’un déséquilibre institutionnel passager. C’est celui d’une transformation plus profonde du régime vers une forme de présidentialisation extrême, où certaines institutions subsistent, mais n’agissent plus comme de véritables contrepoids.

    Dans une telle configuration, le gouvernement ne disparaît pas. Le Parlement non plus. Les textes restent en place. Les fonctions demeurent. Mais leur rôle réel se rétracte. Ce qui devait encadrer le pouvoir tend alors à l’accompagner. Ce qui devait introduire de la responsabilité tend à absorber les décisions venues du sommet sans pouvoir réellement les discuter.

    Le danger, pour un pays comme Madagascar, n’est pas seulement institutionnel. Il est aussi politique et démocratique. Car sur le long terme, un régime dans lequel les médiations s’effacent produit moins de responsabilité, moins de lisibilité et, souvent, davantage de défiance. En apparence, l’État demeure. En pratique, il se verticalise jusqu’à rendre incertaine la place même de ses propres institutions.

    Le risque, à terme, est clair. Ce type de pratique installe une normalité nouvelle, dans laquelle :

    – les règles existent sans s’imposer,

    – les décisions tombent sans s’expliquer,

    – les fonctions subsistent sans leur contenu.

    Autrement dit : une démocratie d’apparence, où les institutions subsistent, mais où leur rôle réel s’est progressivement dissout.

    Car lorsque les fonctions demeurent mais que leur contenu s’efface, ce n’est plus seulement l’équilibre des pouvoirs qui est en jeu. C’est la capacité même de l’État à se rendre compréhensible, et donc légitime, aux yeux de ceux qu’il gouverne.

    Rédaction – Diapason

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  • La Refondation : premier bilan et perspectives

    La Refondation : premier bilan et perspectives

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    Introduction

    Lorsque la transition politique appelée « Refondation » s’est ouverte à Madagascar en octobre 2025, beaucoup y ont vu un moment de bascule historique. Une mobilisation populaire d’ampleur, portée par une jeunesse urbaine lassée des crises quotidiennes, est parvenue à fissurer un pouvoir installé depuis plusieurs années. L’armée a refusé de réprimer les manifestants. Le régime s’est effondré en quelques jours. Une transition politique s’est installée.

    Dans l’enthousiasme des premières semaines, la Refondation apparaît alors comme une opportunité rare : celle de repenser les institutions, de combattre la corruption et de corriger les déséquilibres structurels qui ont fragilisé l’État malgache depuis des décennies.

    Mais cinq mois plus tard, le constat est plus ambigu. Le gouvernement est dissous. Le Premier ministre quitte ses fonctions. Les promesses de transformation semblent suspendues. Pour comprendre cette séquence, il faut revenir à l’histoire même de cette refondation. Car les fragilités qui ont conduit à son blocage étaient présentes dès ses premiers jours.

    Une refondation née d’une crise sociale

    La séquence commence le 25 septembre 2025 à Antananarivo. Des manifestations éclatent dans la capitale. Les revendications portent d’abord sur des questions concrètes : coupures d’électricité, pénuries d’eau, inflation, dégradation du niveau de vie et corruption. Mais très rapidement, ces protestations prennent une dimension politique. Une partie des manifestants réclame la démission du président en place et dénonce un système jugé incapable de répondre aux besoins fondamentaux de la population. Le mouvement se caractérise par une forte présence de jeunes urbains, souvent désignés sous l’appellation de Génération Z. Leur mobilisation se diffuse rapidement grâce aux réseaux sociaux et échappe largement aux structures politiques traditionnelles. Cette mobilisation ouvre une brèche dans un système politique pourtant solidement installé. Mais elle reste avant tout un mouvement social. Elle ne dispose ni d’une organisation structurée, ni d’un leadership politique clairement identifié.

    Le tournant militaire

    Le véritable basculement intervient les 11 et 12 octobre 2025.

    Une unité militaire importante, le CAPSAT, annonce qu’elle refuse de tirer sur les manifestants. Ce geste modifie profondément l’équilibre politique. L’armée devient alors l’arbitre de la crise. Le président quitte le pays. Quelques jours plus tard, la Haute Cour constitutionnelle investit le colonel Michaël Randrianirina comme président de la Refondation de la République. La transition est officiellement lancée. Cette décision s’inscrit dans un cadre institutionnel particulier où la Haute Cour constitutionnelle joue un rôle central dans la validation des transitions politiques à Madagascar. Dans l’immédiat, l’objectif affiché est double : stabiliser la situation politique et préparer une réforme des institutions. L’armée se présente comme garante de l’ordre et de la transition, tout en affirmant sa volonté de remettre progressivement le pouvoir aux civils.

    Une civilianisation rapide

    La transition entre dans une nouvelle phase le 20 octobre 2025 avec la nomination d’un Premier ministre civil : Herintsalama Rajaonarivelo.

    Le choix de ce profil répond à une logique précise. Ancien dirigeant du patronat malgache et technocrate reconnu, Rajaonarivelo est perçu comme une figure capable de rassurer les milieux économiques et les partenaires internationaux. Le gouvernement qu’il forme quelques jours plus tard comprend une trentaine de ministres. Officiellement, la transition militaire cède la place à une gouvernance civile. Mais cette civilianisation révèle rapidement une ambiguïté majeure.

    Un Premier ministre issu du système

    Avant sa nomination à la tête du gouvernement, Herintsalama Rajaonarivelo occupait un poste stratégique dans le système financier malgache. Il était président du conseil d’administration de la BNI Madagascar, l’une des principales banques du pays.

    Dans une institution bancaire de cette taille, la fonction de président du conseil d’administration ne relève pas d’un rôle symbolique. Le conseil supervise les mécanismes de gouvernance, les dispositifs de conformité et les systèmes de contrôle interne destinés à prévenir les opérations financières à risque. Dans les grandes banques, ces mécanismes constituent la première ligne de défense contre les flux suspects et les opérations potentiellement liées au blanchiment d’argent. La question soulevée par cette séquence n’est donc pas celle d’une responsabilité individuelle, mais celle du fonctionnement global du système bancaire et de sa capacité à détecter et encadrer des mouvements de capitaux d’une telle ampleur. Cette position le plaçait au cœur des circuits financiers qui structurent l’économie nationale. Quelques jours avant sa nomination, une affaire financière attire l’attention : des transferts de fonds importants attribués à l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga vers l’île Maurice. Ces opérations font l’objet d’enquêtes pour blanchiment et conduisent au gel de plusieurs comptes bancaires dans différentes institutions financières malgaches.

    Plusieurs banques sont concernées, dont la BNI.

    Il est important de préciser qu’aucune source publique n’affirme que Rajaonarivelo a participé à ces transferts. Mais la chronologie de ces événements soulève des interrogations dans le débat public. Le président du conseil d’administration d’une banque impliquée dans des flux financiers controversés devient Premier ministre au moment même où la transition politique s’installe. Cette séquence alimente une question plus large : celle de la continuité des réseaux économiques dans la transition politique.

    Chronologie BNI / Ravatomanga

    Cette chronologie suscite à tout le moins un vrai questionnement en matière de gouvernance. Quelques jours avant sa nomination, nous notions en effet que Herintsalama Rajaonarivelo présidait le conseil d’administration de la BNI Madagascar, l’une des principales banques du pays. Au même moment, nous soulignions également que des enquêtes financières ont été menées sur des transferts de fonds attribués à l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga vers l’île Maurice. Plusieurs comptes bancaires liés à ces opérations ont été alors gelés.

    La question posée dans le débat public ne remettait pas en cause la responsabilité personnelle du futur Premier ministre, mais visait à s’assurer de la capacité du système bancaire à détecter et prévenir des flux financiers d’une grande ampleur. Cette séquence illustre la proximité structurelle entre les sphères économique et politique.

    La permanence des structures de pouvoir

    Pour une partie de l’opinion publique et des acteurs du mouvement de protestation, cette nomination symbolise une réalité difficile à ignorer.

    Le système politique peut changer de dirigeants sans modifier ses structures profondes. Nous n’avions de cesse de le souligner dans nos précédents articles. (S9-26)

    Les milieux économiques et financiers jouent un rôle central dans l’organisation du pouvoir à Madagascar. Plusieurs grandes banques – BNI, BMOI ou SBM- constituent l’infrastructure financière des grandes fortunes et des groupes économiques influents. Autour de ces institutions gravitent des réseaux d’entreprises présents dans des secteurs stratégiques : énergie, transport, exportations agricoles ou logistique. Cette concentration économique est une caractéristique structurelle de l’économie malgache. Un nombre relativement limité de groupes d’affaires contrôle une part significative des activités stratégiques du pays, depuis les importations de produits essentiels jusqu’aux infrastructures énergétiques et logistiques. Ainsi, les frontières entre sphères économique, politique et administrative deviennent souvent poreuses. Les transitions politiques peuvent alors modifier les équilibres de pouvoir au sommet de l’État sans nécessairement transformer les réseaux économiques qui structurent réellement l’économie. Dans ce contexte, la transition politique ne peut être analysée uniquement comme un changement institutionnel. Elle doit également être comprise comme une recomposition d’équilibres entre acteurs économiques et politiques.

    Une transition confrontée aux contraintes du système

    Les difficultés rencontrées par la Refondation apparaissent rapidement.

    La Génération Z qui a contribué à la chute du régime se sent marginalisée dans la transition. Les réformes annoncées avancent lentement. Les tensions économiques persistent. Le gouvernement doit également gérer des contraintes structurelles importantes : déficit budgétaire, dépendance énergétique et fragilité des infrastructures.

    Dans ces conditions, les marges de manœuvre sont limitées.

    La transition se retrouve prise entre plusieurs pressions simultanées : les attentes sociales, les équilibres politiques internes et les exigences des partenaires internationaux.

    Une dynamique déjà observée dans d’autres transitions africaines

    Cette situation n’est pas unique à Madagascar.

    De nombreux processus de transition politique en Afrique ont été confrontés à une tension similaire : comment transformer un système politique sans déstabiliser les structures économiques qui le soutiennent. Dans plusieurs cas, les transitions ont abouti à une recomposition des élites plutôt qu’à une transformation profonde des institutions. Le risque est alors que les élections organisées après une transition servent davantage à légitimer un nouvel équilibre de pouvoir qu’à modifier réellement les règles du jeu politique.

    Dans plusieurs transitions africaines récentes, la stabilisation institutionnelle passe par l’organisation d’élections rapides. Mais ces élections peuvent également devenir un instrument de consolidation du pouvoir pour les acteurs déjà en place. Les technologies électorales modernes, notamment les systèmes biométriques, sont souvent présentées comme des garanties de transparence. Dans des contextes institutionnels fragiles, elles peuvent aussi renforcer la capacité de contrôle du processus électoral par ceux qui administrent l’infrastructure technologique.

    Dans plusieurs cas, ces transitions s’étendent sur plusieurs années avant de déboucher sur des élections censées restaurer la normalité institutionnelle (exemple : 2009).

    Le rôle croissant de la technologie électorale

    Une autre dimension apparaît ainsi dans plusieurs transitions récentes : l’utilisation de technologies électorales avancées, notamment les systèmes biométriques.

    Ces dispositifs sont souvent présentés comme des outils destinés à améliorer la transparence du processus électoral. Mais dans certains contextes, ils peuvent aussi renforcer la capacité de contrôle du processus par les autorités en place. La gestion des bases de données électorales, le contrôle des infrastructures numériques et l’accès aux systèmes d’identification peuvent devenir des instruments déterminants dans la compétition politique. Dans un environnement institutionnel fragile, la technologie ne garantit pas nécessairement l’équité du processus électoral.

    Une refondation confrontée à ses contradictions

    La dissolution du gouvernement en mars 2026 marque la fin d’une première phase de la Refondation.

    Elle révèle surtout les contradictions qui traversent ce processus. La mobilisation populaire a ouvert la crise mais n’a pas structuré l’alternative politique. L’armée a permis la transition mais n’a pas porté de projet institutionnel clair. Les élites économiques ont conservé une influence importante dans les structures du pouvoir. Dans ces conditions, la transition s’est retrouvée confrontée à un dilemme classique : stabiliser le système ou le transformer.

    Conclusion

    La Refondation malgache restera sans doute comme l’un des épisodes politiques les plus intenses de l’histoire récente du pays. Elle a montré la capacité de la société à contester un pouvoir jugé défaillant.

    Mais elle a également révélé la résilience d’un système où les structures économiques, politiques et institutionnelles restent profondément imbriquées. La question centrale demeure donc ouverte : une transition peut-elle réellement transformer un système si elle repose sur les mêmes équilibres qui l’ont façonné ?

    Au fond, l’enjeu n’est peut-être plus seulement de savoir si la Refondation peut réussir. Il est de déterminer si ce processus sera capable d’échapper au cycle politique qui caractérise l’histoire récente de Madagascar : des ruptures spectaculaires suivies de recompositions élitaires qui finissent par reproduire les équilibres du système précédent. La Refondation a ouvert une brèche. Mais tant que les réseaux économiques, institutionnels et politiques qui structurent l’État resteront inchangés, chaque transition risque de prolonger ce cycle en produisant un nouveau pouvoir construit sur les mêmes fondations.

    La mobilisation de la Génération Z a ouvert la crise. Mais la transformation du système dépendra désormais de la capacité de cette mobilisation à se structurer politiquement.

    Sources et traçabilité

    Sources institutionnelles et médiatiques publiques utilisées pour la chronologie et les faits mentionnés :

    • Décisions et communiqués institutionnels relatifs à la transition politique malgache (octobre 2025 – mars 2026)
    • Articles de presse et analyses politiques sur la transition
    • Informations publiques sur les institutions financières malgaches et les enquêtes liées aux flux financiers internationaux
    • Travaux comparatifs sur les transitions politiques africaines utilisés dans les dossiers Diapason.

    Rédaction – Diapason

    Retrouver le débat autour de l’article tous les mardis soir ici :

  • Quand une compagnie aérienne raconte le destin économique d’un pays

    Quand une compagnie aérienne raconte le destin économique d’un pays

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    Introduction

    Un vol peut parfois devenir une leçon d’économie politique.

    Lorsque l’on embarque sur Ethiopian Airlines, l’une des premières choses qui frappent le voyageur africain est la densité du réseau, la modernité de la flotte et l’efficacité apparente de l’organisation. L’entreprise éthiopienne est aujourd’hui la première compagnie aérienne du continent.

    Ce décalage devient particulièrement visible pour les voyageurs venant de Madagascar. La compagnie nationale malgache, Air Madagascar devenue Madagascar Airlines, a longtemps été un symbole de souveraineté et de connexion du pays avec le reste du monde. Mais l’entreprise à traversé pendant plusieurs décennies des cycles de restructuration, de dettes et de réduction de réseau.

    Comparer ces deux histoires, a priori similaires, permet d’éclairer une question plus large : pourquoi certains États africains parviennent-ils à construire des institutions économiques rentables et durables alors que d’autres peinent à stabiliser leurs outils stratégiques ?

    L’histoire croisée d’Ethiopian Airlines et d’Air Madagascar offre ainsi un point d’observation utile pour réfléchir à la trajectoire économique de Madagascar.

    Une compagnie symbole de l’indépendance malgache

    Air Madagascar naît au début des années 1960, dans la foulée de l’indépendance. Comme beaucoup de compagnies nationales africaines, elle incarne à la fois une ambition économique et un symbole politique.

    Durant les premières décennies, la compagnie assure les liaisons essentielles entre l’île et ses partenaires économiques. Les vols vers l’Europe, notamment Paris, structurent les échanges commerciaux, touristiques et diplomatiques.

    Mais la trajectoire de l’entreprise se complique progressivement.

    Les crises politiques successives, les difficultés financières et les choix de gestion instables fragilisent la compagnie. Plusieurs tentatives de restructuration sont lancées au fil des années, souvent accompagnées de partenariats internationaux ou de plans de redressement.

    En 2021, la compagnie est rebaptisée Madagascar Airlines dans le cadre d’un nouveau programme de transformation. L’objectif affiché est de rationaliser la flotte, renforcer les liaisons domestiques et restaurer la viabilité économique de l’entreprise.

    Cette relance reste cependant confrontée à un environnement économique et institutionnel complexe.

    Ethiopian Airlines, une exception africaine

    La trajectoire d’Ethiopian Airlines suit une logique très différente.

    La compagnie est fondée en 1946, bien avant l’indépendance de nombreux pays africains. Dès le départ, l’entreprise adopte une organisation technique inspirée des standards internationaux.

    Contrairement à de nombreuses compagnies publiques du continent, elle bénéficie d’un principe qui restera constant au fil des décennies : la gestion opérationnelle est largement protégée des interférences politiques.

    Cette orientation produit des résultats visibles.

    Aujourd’hui, Ethiopian Airlines dessert plus d’une centaine de destinations internationales et opère avec une flotte de plus de cent appareils. L’entreprise transporte plusieurs dizaines de millions de passagers chaque année et génère plusieurs milliards de dollars de chiffre d’affaires.

    Au-delà des chiffres, la compagnie joue un rôle structurant dans l’économie nationale. L’aéroport d’Addis-Abeba est devenu l’un des principaux hubs aériens du continent africain.

    Quelques chiffres permettent de mesurer l’écart entre les deux trajectoires.

    Trois chiffres pour comprendre l’écart

    Ethiopian Airlines

    • Plus de 140 avions en flotte
    • Plus de 130 destinations dans le monde
    • Environ 17 millions de passagers par an

    Madagascar Airlines

    • Environ 5 avions en flotte
    • Réseau principalement domestique et régional
    • Plusieurs plans de restructuration depuis les années 2000

    Économie nationale

    • Croissance moyenne de l’Éthiopie depuis les années 2000 :
      près de 8 % par an
    • Croissance moyenne de Madagascar sur la même période :
      environ 3 à 4 %

    Ces chiffres ne racontent pas seulement l’histoire de deux compagnies aériennes.

    Ils illustrent la différence entre deux trajectoires économiques.

    Le rôle décisif de la stratégie

    L’expansion d’Ethiopian Airlines n’est pas seulement le résultat d’une bonne gestion interne. Elle s’inscrit dans une stratégie nationale plus large.

    Ethiopian Airlines n’est pas seulement une compagnie aérienne : c’est l’une des institutions qui ont permis à l’Éthiopie de transformer sa stratégie économique en réalité.

    Au début des années 2000, les autorités éthiopiennes lancent plusieurs programmes de transformation économique. L’un des plus emblématiques concerne le secteur aérien.

    La compagnie adopte des plans stratégiques successifs qui fixent des objectifs précis en matière de flotte, de réseau et de formation.

    Ces programmes reposent sur plusieurs piliers.

    Le premier concerne l’investissement massif dans les infrastructures. L’aéroport d’Addis-Abeba est progressivement modernisé pour devenir une plateforme continentale.

    Le deuxième concerne la formation. Ethiopian Airlines crée l’une des plus importantes académies aéronautiques d’Afrique, capable de former pilotes, ingénieurs et techniciens pour tout le continent.

    Le troisième pilier concerne la diversification. L’entreprise développe des activités dans la maintenance, le cargo, la formation et les services logistiques.

    Cette stratégie permet à la compagnie de s’imposer comme un acteur central du transport aérien africain.

    Cette divergence entre les deux compagnies ne peut pas s’expliquer uniquement par des choix de gestion ou par des conditions de marché. Elle renvoie également à des trajectoires politiques et institutionnelles différentes.

    Deux trajectoires politiques

    Comparer Ethiopian Airlines et Air Madagascar revient aussi à comparer deux trajectoires politiques.

    Madagascar a connu plusieurs cycles de rupture depuis l’indépendance. Les transitions politiques successives ont souvent entraîné des changements rapides dans les priorités économiques et dans la gouvernance des entreprises publiques.

    Cette instabilité complique la construction de politiques industrielles de long terme.

    L’Éthiopie n’a pas été épargnée par les crises. Le pays a connu une révolution, un régime militaire et des périodes de conflit.

    Mais certaines institutions économiques ont été préservées malgré ces turbulences. Ethiopian Airlines en fait partie.

    La compagnie a bénéficié d’une continuité stratégique rare dans le contexte africain.

    La continuité stratégique

    Ce contraste met en lumière une différence fondamentale entre les deux pays : la continuité stratégique.

    En Éthiopie, malgré les changements de régime et les crises politiques, certaines institutions économiques ont été protégées et développées sur plusieurs décennies. Ethiopian Airlines fait partie de ces structures considérées comme stratégiques.

    À Madagascar, les cycles politiques ont souvent entraîné des réorientations rapides des politiques économiques. Cette discontinuité rend plus difficile la construction de stratégies industrielles de long terme.

    L’ascension économique de l’Éthiopie

    Depuis le début des années 2000, l’économie éthiopienne connaît une transformation rapide.

    Pendant près de deux décennies, le pays enregistre l’un des taux de croissance les plus élevés d’Afrique.

    Cette progression repose sur plusieurs politiques structurantes.

    Le gouvernement investit massivement dans les infrastructures. Routes, chemins de fer, barrages et zones industrielles se multiplient.

    Le pays développe également une stratégie industrielle orientée vers l’exportation, notamment dans le textile et l’agro-industrie.

    Dans ce dispositif, le transport aérien joue un rôle clé. Ethiopian Airlines devient l’un des instruments de projection économique du pays.

    Ethiopian Airlines n’est pas seulement une compagnie aérienne.

    Elle est devenue l’une des institutions économiques centrales de la stratégie de développement de l’Éthiopie.

    Madagascar face à ses propres choix

    La comparaison entre les deux pays ne doit pas conduire à des conclusions simplistes.

    Madagascar et l’Éthiopie présentent des contextes géographiques, démographiques et historiques très différents.

    Mais certaines leçons apparaissent.

    La première concerne la continuité stratégique. Les transformations économiques profondes nécessitent souvent plusieurs décennies de politiques cohérentes.

    La deuxième concerne la gouvernance des entreprises publiques. Certaines d’entre elles peuvent devenir des leviers majeurs de développement si leur gestion est stabilisée.

    La troisième concerne la formation et les compétences. Les stratégies industrielles durables reposent presque toujours sur un investissement massif dans le capital humain.

    Cette question prend une résonance particulière dans le contexte actuel de Madagascar. Le pays traverse une nouvelle phase de réflexion sur ses institutions et sur son modèle de développement. L’expérience éthiopienne rappelle qu’une stratégie économique durable ne se construit pas seulement à travers des réformes ponctuelles, mais par la capacité d’un État à maintenir certaines priorités sur plusieurs décennies.

    Un horizon possible

    Madagascar dispose de plusieurs atouts structurants.

    Le pays possède une position géographique stratégique dans l’océan Indien. Il dispose également de ressources naturelles importantes et d’une population jeune, réputée habile.

    Ces éléments pourraient constituer la base d’une nouvelle stratégie économique.

    Le transport aérien, la logistique maritime, les services numériques ou encore certaines filières agricoles pourraient devenir des secteurs structurants.

    Mais pour que ces opportunités se concrétisent, un élément reste déterminant : la capacité du pays à construire une vision économique cohérente et durable.

    Conclusion

    L’histoire d’Ethiopian Airlines montre qu’une entreprise publique africaine peut devenir un acteur mondial lorsque plusieurs conditions sont réunies : stabilité institutionnelle, vision stratégique et investissement dans les compétences.

    L’histoire d’Air Madagascar illustre quant à elle les difficultés qu’un pays peut rencontrer lorsque ces éléments restent fragiles.

    Entre ces deux trajectoires se dessine une question centrale pour Madagascar.

    Le pays peut-il transformer ses institutions économiques pour construire une stratégie de développement sur plusieurs décennies ?

    Au-delà du secteur aérien, cette comparaison rappelle une réalité souvent négligée dans les débats sur le développement africain : ce ne sont pas seulement les ressources qui déterminent la trajectoire d’un pays, mais la capacité de ses institutions à poursuivre une stratégie cohérente dans la durée.

    L’exemple éthiopien montre que cette transformation est possible. Mais elle exige une constance politique, une vision économique claire et une capacité collective à maintenir un cap sur plusieurs décennies.

    La réponse dépendra moins des ressources disponibles que de la capacité collective à définir et maintenir une direction claire.

    Sources / Traçabilité

    Les données mentionnées dans cet article proviennent principalement de rapports institutionnels internationaux, de publications officielles des compagnies aériennes et de bases statistiques publiques.

    Principales sources consultées :

    Rédaction – Diapason

    Retrouver le débat autour de l’article tous les mardis soir ici :

  • Réécrire les règles pour sortir du cycle électoral sans fin

    Réécrire les règles pour sortir du cycle électoral sans fin

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    Introduction

    À Madagascar, les crises politiques ne naissent pas uniquement des hommes. Elles sont aussi le produit d’un système électoral qui concentre les tensions, renchérit les campagnes et fragilise la légitimité des vainqueurs.

    À chaque scrutin, la même mécanique se remet en marche. Contestations, soupçons, abstention, recompositions forcées. L’élection clôt un cycle institutionnel mais ouvre souvent un cycle de défiance.

    La question n’est plus seulement de savoir qui gagne, mais encore et surtout de comprendre comment et pourquoi les règles qui régissent le scrutin conduisent presque toujours à une instabilité.

    Depuis plusieurs années, les analyses publiées par Diapason convergent vers une idée simple : le problème malgache n’est pas l’absence d’élections. Il réside dans l’architecture qui les organise.

    Plusieurs pistes de réforme sont avancées. Élections liées entre président et députés. Scrutin uninominal majoritaire à un tour. Mandat unique. Plafonnement strict des budgets. Refondation des organes de contrôle. Et surtout, une méthode de transition encadrée pour éviter la rupture brutale.

    Avant d’examiner ces propositions, il faut comprendre ce que produit réellement le système actuel.

    Le système actuel : une mécanique qui entretient la défiance

    Le modèle présidentiel malgache repose sur un scrutin majoritaire à deux tours. Conçu pour produire une majorité claire, il engendre en pratique une séquence longue, coûteuse et politiquement tendue.

    Une inflation de candidatures

    Le filtre d’entrée est faible. Le scrutin devient un espace d’exposition autant qu’un projet structuré. Les candidatures se multiplient, sans exigence d’ancrage territorial solide.

    La dispersion du premier tour laisse place à des recompositions souvent opaques au second. La cohérence programmatique s’efface derrière des alliances de circonstance.

    Une campagne à forte intensité financière

    Deux tours impliquent deux mobilisations et deux cycles de financement.

    Dans un environnement où le contrôle des dépenses reste fragile, cette structure favorise l’escalade budgétaire. Le coût réel dépasse fréquemment les plafonds affichés (non obligatoires). Le scrutin devient un investissement politique lourd, avec une logique implicite de retour.

    Une légitimité fragile

    Même lorsqu’un vainqueur est proclamé, la suspicion persiste. Participation modérée, contentieux récurrents, défiance durable.

    Ce n’est pas un accident ponctuel. C’est l’effet d’un système qui concentre l’affrontement au sommet sans structurer l’ancrage territorial. Lorsque toute la légitimité repose sur un seul moment et une seule personne, la tension devient maximale.

    Pour comprendre la répétition de ce schéma, il faut revenir à l’origine du modèle.

    Une architecture importée, une trajectoire institutionnelle bousculée

    L’instabilité électorale malgache s’inscrit dans une histoire constitutionnelle. En 1958, Madagascar adopte un modèle inspiré de la Ve République française : présidentialisme fort, centralisation et scrutin à deux tours.

    Ce choix répondait à une recherche de stabilité. Mais la Ve République repose en France sur des partis structurés, une administration robuste, une régulation progressive du financement politique et une tradition d’acceptation du verdict des urnes.

    À l’indépendance, Madagascar ne disposait pas de ces mêmes fondations. Société politique fragmentée, équilibres territoriaux sensibles, partis peu institutionnalisés : dans ce contexte, le présidentialisme majoritaire a concentré la compétition plutôt que de l’amortir.

    L’histoire récente le montre. En 1972, la crise sort du cadre électoral. En 1991, la rue impose la transition. En 2002, le scrutin à deux tours conduit à une double proclamation et à un blocage institutionnel. En 2009, la rupture se produit hors des urnes. En 2018, malgré un scrutin formellement organisé, la défiance demeure.

    Le problème n’est donc pas l’existence d’élections. Il réside dans une configuration institutionnelle qui rend chaque séquence présidentielle hautement polarisée.

    Dans un pays où la culture politique valorise le consensus local et où les équilibres territoriaux restent sensibles, un modèle centralisé à deux tours tend à amplifier la confrontation plutôt qu’à l’absorber.

    Organiser une nouvelle élection sans modifier ce cadre reviendrait à relancer une mécanique dont les effets sont déjà connus d’avance.

    Une réforme par simplification

    Si le diagnostic est structurel, la réponse doit agir sur les incitations produites par le système. Les propositions avancées ne relèvent pas d’une révolution idéologique. Elles visent une simplification : moins de complexité, moins de personnalisation isolée, moins d’escalade financière.

    Il ne s’agit pas d’importer un modèle, mais d’adapter les règles à la réalité et aux moyens disponibles du pays.

    Une partie de ces pistes prolonge les travaux conduits depuis plusieurs années par le groupe de réflexion APOGENIIES sur la réforme du système électoral malgache.

    Lier présidentielle et législatives

    Un candidat à la présidence ne pourrait se présenter sans porter simultanément une majorité législative complète.

    Aujourd’hui, le président est élu puis cherche une majorité. Cette séquence favorise les recompositions opportunistes.

    En liant les deux scrutins, l’ambition présidentielle devient indissociable d’un ancrage territorial réel. Le candidat doit démontrer une organisation nationale cohérente.

    Ce mécanisme réduit les candidatures hors sol et limite les incertitudes institutionnelles.

    Passer au scrutin uninominal majoritaire à un tour

    Le système actuel étire la tension : dispersion au premier tour, négociations au second.

    Un scrutin à un tour impose des alliances en amont. Il raccourcit la séquence électorale, réduit les coûts logistiques et limite les recompositions opaques.

    La majorité peut être relative plutôt qu’absolue, mais dans un contexte de défiance chronique, la clarté peut valoir plus que la sophistication procédurale.

    Instaurer un mandat unique

    La réélection crée un horizon permanent de campagne. Les décisions peuvent être influencées par la préparation du scrutin suivant.

    Un mandat unique modifie l’équation : gouverner pour laisser une trajectoire, non pour se représenter.

    Cette logique réduit la tentation d’utiliser l’appareil d’État à des fins électorales et limite la personnalisation prolongée du pouvoir.

    Plafonner strictement les budgets

    La financiarisation des campagnes est un angle mort du système actuel. Les plafonds existent, mais leur contrôle reste fragile.

    Un plafonnement strict, réellement audité, réduit l’avantage financier, abaisse la barrière d’entrée et diminue la pression sur les ressources publiques.

    La réforme ne garantit pas l’égalité parfaite. Elle réduit les écarts.

    Territorialiser le contrôle

    La chaîne de traitement des résultats demeure fortement centralisée. Cette concentration nourrit la suspicion et les tentations de fraude.

    Renforcer le rôle des communes, publier les résultats bureau par bureau, numériser les procès-verbaux et réduire les délais de transmission raccourcit la chaîne et augmente la transparence.

    Plus le contrôle est proche du terrain, moins le soupçon prospère.

    Mais aucun mode de scrutin ne produira de confiance si les organes chargés de l’appliquer restent fragilisés.

    C’est ici que le rôle de la CENI et de la HCC devient primordial.

    Les organes électoraux : une indépendance fragilisée

    La réforme électorale ne peut ignorer les institutions chargées d’organiser et d’arbitrer le scrutin. Depuis plusieurs cycles, la CENI et la HCC cristallisent les tensions.

    Il ne s’agit pas d’allégations pénales. Il s’agit d’une architecture institutionnelle exposée à une pression politique constante. Dans un climat de défiance structurelle, cette vulnérabilité suffit à fragiliser la crédibilité.

    La CENI : autonomie proclamée, fragilité persistante

    Juridiquement autonome, la CENI reste marquée par trois limites :

    • Un mode de désignation perçu comme politisé,
    • Une dépendance budgétaire vis-à-vis de l’exécutif,
    • Une centralisation excessive du traitement des résultats.

    Même sans irrégularité avérée, cette configuration alimente la suspicion. Le problème est organisationnel plus qu’individuel.

    La HCC : un arbitre sous contrainte

    La HCC valide les candidatures, tranche les contentieux et proclame les résultats. Dans un régime présidentialiste, ce rôle est décisif.

    La nomination partiellement politique de ses membres, la faible pédagogie de certaines de ses décisions et la concentration de ses pouvoirs d’arbitrage entretiennent la contestation. Une décision juridiquement fondée peut ainsi faire l’objet d’un rejet sur le plan politique.

    Une crise de confiance institutionnelle

    Le débat ne porte plus seulement sur la légalité formelle, mais sur la capacité à produire de la confiance. Lorsque la défiance devient systémique, les ajustements techniques ne suffisent plus.

    Vers une refondation de l’architecture électorale

    Si la crédibilité est mise en cause, la réforme doit être structurelle.

    La dissolution de la CENI actuelle relèverait d’un acte de reconstruction institutionnelle. Elle ouvrirait la voie à une Autorité Électorale Nationale Indépendante désignée par majorité qualifiée, auditionnée publiquement, dotée d’une autonomie budgétaire garantie et soumise à un contrôle externe.

    La séparation entre organisation du scrutin et juridiction électorale spécialisée réduirait la concentration des pressions.

    La transparence doit devenir la norme : publication bureau par bureau, numérisation des procès-verbaux, données accessibles.

    Refonder les organes n’est pas un détail. C’est la condition de crédibilité du reste.

    Comment changer sans provoquer une rupture brutale

    Modifier les règles électorales exige méthode et encadrement.

    Première étape : un diagnostic public sur participation, coûts, contentieux et délais.

    Deuxième étape : un pacte minimal transpartisan sur le mode de scrutin, le mandat unique, le plafonnement budgétaire et les organes de contrôle.

    Troisième étape : une transition courte, confiée à une structure temporaire inéligible chargée de préparer la réforme.

    Les changements doivent être adoptés comme un bloc cohérent. Les fragmenter affaiblirait l’ensemble.

    Une phase pilote

    Tester le dispositif sur un scrutin territorial permettrait d’ajuster avant une présidentielle. Expérimenter vaut mieux qu’improviser.

    Changer les règles ou prolonger le cycle

    Le débat ne porte pas sur les candidats mais sur le cadre.

    Le système actuel produit toujours les mêmes effets :

    • Hyperpersonnalisation du pouvoir,
    • Financiarisation excessive des campagnes,
    • Contestation récurrente des résultats.

    Ces effets ne sont pas des accidents. Ils sont induits par la structure elle-même. Organiser de nouvelles élections sans modifier l’architecture reviendrait – comme le disions auparavant – à relancer une mécanique dont l’issue est connue à avance.

    Les propositions avancées ne relèvent pas d’un basculement idéologique. Elles modifient les incitations :

    • Lier présidentielle et majorité réelle,
    • Simplifier le scrutin,
    • Supprimer l’horizon de la réélection,
    • Encadrer strictement les financements,
    • Territorialiser le contrôle,
    • Refonder les organes d’arbitrage.

    Mais aucune réforme n’existe en dehors d’un rapport de forces. Ceux qui maîtrisent le système n’ont pas spontanément intérêt à le transformer.

    Le PRRM a annoncé vouloir porter une réforme de cette nature. La crédibilité de la transition se jouera donc sur sa capacité à transformer cette intention en architecture juridique concrète.

    Elle suppose un diagnostic public incontestable, un socle minimal transpartisan et un mécanisme de transition strictement encadré et inéligible.

    La fenêtre d’opportunité existe lorsque le coût politique du statu quo devient supérieur au risque du changement.

    Si la transition actuelle engage réellement la réécriture des règles, elle peut interrompre le cycle.

    Si elle se limite à organiser le prochain scrutin dans le cadre existant, elle le prolongera.

    La question n’est pas technique. Elle est politique : à quel moment le coût du statu quo devient-il plus élevé que celui du changement ?

    La stabilité ne proviendra pas des hommes providentiels. Elle dépendra des règles qui organiseront leurs compétitions.

    Un pays n’évoluera pas s’il se contente de changer les hommes qui le dirigent. Il progressera s’il arrive à imposer des règles strictes destinées à encadrer les actions de ces derniers.

    Rédaction – Diapason

    Lien APOGENIIES  : https://www.madagascar-tribune.com/Pourquoi-pas-une-idee-de-genie-30279.html

  • Quand la géopolitique redessine le calendrier démocratique

    Quand la géopolitique redessine le calendrier démocratique

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    Introduction

    La transition malgache entre dans une séquence décisive. Une feuille de route doit être présentée aux organisations régionales. La question n’est pas seulement de savoir si un calendrier électoral sera annoncé. Elle est de comprendre qui fixe réellement le tempo, selon quels équilibres internes et sous quelles influences extérieures. Le précédent de 2009, la stratégie de retour de l’ancien président et la diversification accélérée des partenaires internationaux invitent à lire la situation autrement. À Madagascar comme ailleurs en Afrique, la durée d’une transition n’est jamais neutre. Elle traduit toujours un rapport de forces.

    Civilianiser n’est pas gouverner

    La civilianisation est souvent présentée comme l’objectif central d’une transition. Le terme rassure. Il suggère un retour progressif à l’ordre constitutionnel et à la primauté du politique sur le sécuritaire. Pourtant, l’expérience récente du continent montre que le passage formel à un pouvoir civil ne garantit ni l’autonomie décisionnelle ni la consolidation démocratique.

    Dans le cas malgache, la présentation d’une feuille de route marque une étape structurante. Elle oblige le pouvoir à formuler des engagements précis. Elle réduit l’espace de l’ambiguïté. Mais elle ne dit rien, en soi, sur la nature du pouvoir réel.

    La question déterminante est ailleurs.

    Qui décide des nominations clés ?

    Qui contrôle les arbitrages budgétaires ?

    Qui définit le calendrier électoral et ses modalités ?

    Une transition peut afficher un visage civil tout en conservant une architecture sécuritaire dominante. Elle peut aussi ouvrir un véritable espace de recomposition politique. La différence tient à la distribution effective du pouvoir.

    Encadré 1 – Trois tests de crédibilité

    1. Le test du calendrier opposable
      Des dates précises, des jalons publics, un mécanisme de suivi indépendant.
    2. Le test du pouvoir civil effectif
      Autonomie sur les nominations stratégiques, les finances publiques et l’appareil sécuritaire.
    3. Le test de la transparence contractuelle
      Publication des accords majeurs conclus pendant la transition.

    La civilianisation n’est pas une déclaration d’intention. C’est un déplacement mesurable du centre de gravité du pouvoir.

    2009 en miroir : la transition peut-elle devenir un régime

    Madagascar aborde la séquence actuelle avec une mémoire institutionnelle encore récente. La crise politique de 2009 a débouché sur une période de transition prolongée avant un retour aux urnes en 2013. Cette expérience n’est pas seulement un précédent historique. Elle constitue un repère structurant pour comprendre les dynamiques actuelles.

    En 2009, la rupture institutionnelle ouvre une phase transitoire dont la durée dépasse largement les premières annonces. Avec le temps, la transition se normalise. Elle obtient une reconnaissance extérieure progressive. Elle organise des arbitrages économiques et politiques. Elle finit par produire sa propre stabilité. L’élection vient alors refermer la séquence sans effacer complètement les conditions de son ouverture.

    Ce précédent éclaire un mécanisme classique des transitions africaines : plus la durée s’étire, plus les intérêts liés à la période transitoire se consolident. Les nominations administratives, les contrats économiques, les alliances politiques créent des équilibres nouveaux. La sortie devient un moment de renégociation plus que de rupture.

    Encadré 2 – Chronologie comparée

    2009 – 2013

    Rupture institutionnelle.

    Transition prolongée.

    Normalisation progressive.

    Élection présidentielle.

    2025 – ?

    Rupture institutionnelle.

    Pression régionale accrue.

    Feuille de route exigée.

    Durée encore indéterminée.

    La comparaison n’a pas pour objet de prédire une répétition mécanique. Les contextes diffèrent. Les rapports de force régionaux ont évolué. Le paysage international s’est fragmenté. Mais une question demeure constante : la transition est-elle conçue comme un pont vers un ordre institutionnel stabilisé, ou comme un cadre politique susceptible de se prolonger ?

    Dans ce contexte, la posture de l’ancien président mérite d’être lue avec attention. En mobilisant des soutiens africains et en évoquant des irrégularités procédurales, il cherche à redevenir un acteur central du jeu institutionnel. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de réintégration politique par le continent. Elle rappelle que, dans les périodes de transition, la bataille se joue autant dans les capitales étrangères que dans l’espace national.

    La transition devient alors un espace de recomposition. Elle n’est plus seulement une gestion administrative du temps. Elle devient un terrain de concurrence entre acteurs nationaux et régionaux.

    Diversifier les partenaires : opportunité stratégique ou dépendance prolongée

    La transition actuelle se déroule dans un environnement international profondément recomposé. Le monde est devenu plus fragmenté, plus concurrentiel. Les États africains disposent désormais d’une marge de manœuvre accrue pour diversifier leurs partenariats stratégiques. Russie, États-Unis, pays du Golfe, Chine, Union européenne : chacun propose des formes d’appui différentes, avec des conditionnalités variables.

    Pour Madagascar, cette diversification peut représenter une opportunité réelle. Elle permet de ne pas dépendre d’un seul partenaire. Elle offre des alternatives financières et sécuritaires. Elle peut renforcer la capacité de négociation de l’État.

    Mais cette ouverture comporte un coût structurel. Les partenariats stratégiques exigent de la prévisibilité. Les investissements dans les secteurs sensibles, qu’il s’agisse des infrastructures, de l’énergie ou des ressources naturelles, demandent du temps pour produire des effets. La stabilité devient une condition implicite. Dans ce contexte, la durée d’une transition peut devenir un paramètre stratégique.

    Plus la transition s’allonge, plus elle permet d’installer des accords, de sécuriser des engagements et de stabiliser des alliances. Le calendrier démocratique cesse alors d’être uniquement une question institutionnelle. Il devient un élément d’équilibre géopolitique.

    Encadré 3 – Durée et intérêts stratégiques

    Transition courte

    Retour rapide à l’ordre constitutionnel.

    Marges de négociation réduites.

    Accords limités dans le temps.

    Transition intermédiaire.

    Négociations approfondies.

    Installation progressive d’alliances.

    Risque de glissement institutionnel.

    Transition longue

    Stabilisation d’accords structurants.

    Consolidation d’intérêts établis.

    Difficulté accrue de rupture.

    La question centrale n’est pas de savoir si la diversification est légitime. Elle l’est, dans un monde multipolaire. La question est de déterminer si la durée de la transition répond à une nécessité institutionnelle ou à une logique de sécurisation d’intérêts.

    Dans un environnement fragmenté, la frontière entre souveraineté élargie et dépendance redéployée est parfois difficile à tracer. Une transition peut renforcer l’autonomie stratégique. Elle peut aussi créer de nouvelles contraintes invisibles.

    Madagascar dans la grammaire des transitions africaines

    La séquence malgache s’inscrit dans un mouvement plus large observé sur le continent depuis plusieurs années. Les transitions issues de ruptures institutionnelles se sont multipliées en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale et dans certaines parties de l’Afrique australe. Les organisations régionales ont affirmé des principes clairs : respect de l’ordre constitutionnel, calendrier défini, retour rapide à un pouvoir civil pleinement légitime.

    Dans les faits, la mise en œuvre de ces principes dépend du contexte politique interne, de la crédibilité de la feuille de route présentée et des équilibres géopolitiques régionaux. Une transition jugée inclusive et structurée peut bénéficier d’une relative tolérance. Une transition perçue comme dilatoire ou verrouillée suscite des pressions accrues.

    Madagascar se trouve aujourd’hui dans cet espace d’évaluation. La présentation d’une feuille de route ne sera pas seulement un exercice administratif. Elle constituera un signal politique adressé aux partenaires africains et internationaux. Elle dira si la durée annoncée répond à une logique de stabilisation démocratique ou à une stratégie de consolidation progressive.

    Encadré 4 – Madagascar comme cas test

    Test institutionnel

    Capacité à organiser un retour civil crédible et contrôlable.

    Test régional.

    Cohérence entre engagements pris et normes continentales.

    Test stratégique

    Transparence sur les accords structurants conclus durant la transition. Au-delà des acteurs du moment, l’enjeu dépasse la seule alternance politique. Il concerne la capacité d’un État à fixer lui-même son calendrier démocratique. Dans un environnement multipolaire, ce calendrier peut être influencé par des logiques de sécurité, par des stratégies de retour individuel ou par des négociations économiques. La transition n’est jamais un simple intervalle entre deux régimes. Elle est un moment où se décident les règles du jeu à venir.

    Soit elle demeure un pont vers un ordre institutionnel stabilisé.

    Soit elle devient une architecture durable, progressivement consolidée par la durée et par les intérêts qui s’y attachent.

    La différence ne tient pas aux déclarations. Elle tient à la gestion du temps.

    Conclusion

    Lorsque la géopolitique redessine le calendrier démocratique, la vigilance ne consiste pas à choisir un camp. Elle consiste à observer les faits, à mesurer la cohérence entre les engagements et les actes, et à interroger la durée.

    Madagascar n’est pas condamné à répéter ses précédents. Mais l’histoire récente rappelle que les transitions longues produisent des équilibres puissants. La question posée aujourd’hui n’est pas seulement celle du retour aux urnes. Elle est celle du type de régime qui émergera de cette période.

    Le calendrier annoncé sera un indicateur.

    La réalité du pouvoir exercé en sera un autre.

    Entre les deux se joue la crédibilité de la transition.

    Le risque majeur serait de tomber de Charybde en Scylla[1]…

    Sources / Traçabilité

    1. Séquence régionale et feuille de route

    • Communiqués officiels de la SADC sur les transitions politiques dans les États membres.
    • Acte constitutif et instruments normatifs de l’Union africaine relatifs aux changements anticonstitutionnels de gouvernement.

    2. Précédent malgache 2009-2013

    • Chronologie institutionnelle de la crise politique malgache de 2009.
    • Résolutions de l’Union africaine et décisions de suspension/reconnaissance durant la période de transition.
    • Calendrier électoral malgache 2013.

    3. Normes continentales sur les transitions

    • Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance.
    • Protocoles régionaux sur la gestion des crises politiques.

    4. Contexte géopolitique multipolaire

    • Déclarations publiques et communiqués officiels des partenaires internationaux cités.
    • Analyses régionales sur l’évolution des partenariats stratégiques en Afrique australe.

    Méthode

    L’analyse repose sur :

    • Des textes institutionnels officiels.
    • Des précédents historiques documentés.
    • Une lecture comparative des transitions africaines récentes.

    Aucune source anonyme n’est mobilisée. Les hypothèses sont formulées comme telles lorsqu’elles relèvent d’une analyse prospective.

    Rédaction – Diapason

  • Corruption : le patient malgache que l’on renvoie de spécialiste en spécialiste

    Corruption : le patient malgache que l’on renvoie de spécialiste en spécialiste

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    Un patient malgache fatigué, affaibli et inquiet arrive chez son médecin généraliste. Ce dernier l’écoute, prescrit un traitement, puis l’oriente vers un spécialiste qui ajuste la prescription, ajoute un médicament et l’envoie vers un autre service.

    À force de consultations, les traitements s’accumulent. Les effets secondaires aussi.

    Au bout du parcours, plus personne ne distingue la maladie initiale des complications provoquées par les traitements successifs.

    Cette effarante trajectoire pourrait être celle de Madagascar face à la corruption non maitrisée qui s’est structurée d’elle-même.

    Une pathologie devenue système

    En 65 ans d’indépendance, la corruption à Madagascar n’est plus un dysfonctionnement ponctuel. Elle s’est transformée en architecture.

    Les alternances politiques n’ont pas inversé la dynamique.

    Les réformes annoncées n’ont pas modifié les incitations fondamentales.

    Les dispositifs de contrôle ont souvent produit plus de procédures que de résultats.

    Le système absorbe les talents. Il les neutralise sans nécessairement les corrompre pénalement. Il les socialise.

    Des ingénieurs, des juristes, des économistes, des financiers formés dans les meilleures écoles, entrent dans l’appareil public avec l’intention de réformer. Beaucoup découvrent que leurs marges de manœuvre sont conditionnées par des équilibres existants. Le problème n’est pas uniquement moral. Il est organisationnel.

    La corruption ne se limite pas aux détournements spectaculaires. Elle est souvent diffuse.

    Attributions calibrées.

    Tolérance sélective.

    Ralentissements administratifs stratégiques.

    Intermédiations informelles.

    Surfacturations discrètes.

    Ces mécanismes transforment une économie fragile en économie entravée.

    Le thermomètre international

    Chaque année, Transparency International publie l’Indice de perception de la corruption.

    En 2025, Madagascar obtient un score de 25 sur 100 et se situe dans le bas du classement mondial.

    Ce chiffre ne mesure pas la corruption réelle mais la perception agrégée d’acteurs économiques. Cette perception influence l’investissement, le crédit, la confiance et la prime de risque.

    Le lien est simple :

    • Plus d’opacité.
    • Plus d’incertitude.
    • Plus de coût du capital.
    • Moins d’investissement productif.

    La corruption devient ainsi un multiplicateur de pauvreté.

    Les effets secondaires invisibles

    Dans la métaphore médicale, les effets secondaires masquent progressivement la maladie initiale.

    À Madagascar, ils prennent quatre formes principales.

    1. Dégradation des services publics

    Lorsque les ressources sont inefficacement allouées, l’impact est direct sur l’électricité, l’eau, les infrastructures ou l’éducation.

    Le citoyen constate la défaillance sans toujours en identifier la cause structurelle.

    2. Désengagement civique

    Quand les scandales se succèdent sans conséquences visibles, sans sanctions exemplaires, la confiance s’érode.

    Le coût est politique et social.

    3. Distorsion concurrentielle

    Les entreprises respectueuses des règles subissent un handicap face à celles qui les contournent.

    L’économie s’organise autour de la proximité plutôt que de la performance.

    4. Capture institutionnelle

    À mesure que certaines pratiques deviennent normales, les nouveaux entrants s’y adaptent.

    Le système n’a plus besoin d’imposer. Il intègre.

    Pourquoi certaines réformes échouent

    Madagascar n’a pourtant pas manqué d’initiatives pour normaliser et assainir le système.

    Stratégies nationales.

    Engagements internationaux.

    Partenariats techniques.

    Trois limites reviennent régulièrement pour endiguer cette bonne volonté.

    Dépendance hiérarchique

    Un organe placé dans une architecture politique dépendante ne peut pas toujours cibler les niveaux supérieurs.

    La dissuasion reste partielle.

    Dispersion

    Multiplier les dossiers sans cibler les chaînes de rente majeure dilue l’effet.

    On ne traite que les symptômes périphériques.

    Absence de réforme procédurale

    Punir sans modifier les règles qui rendent la corruption dissuasive revient à assécher un marécage sans détourner l’eau.

    Quand la corruption recule : les mécanismes observés ailleurs pouvant servir d’exemples.

    Plusieurs pays ont connu des trajectoires d’amélioration.

    Hong Kong

    Une agence indépendante créée en 1974 agit sur trois axes :

    • Répression,
    • Prévention,
    • Éducation.

    L’élément déterminant n’est pas seulement l’arrestation, mais la réécriture des procédures.

    Singapour

    Les enquêtes ont concerné des responsables de haut niveau.

    Le signal est clair : le rang ne protège pas.

    Géorgie

    Réforme ciblée de la police et des douanes.

    Restructuration rapide. Simplification administrative.

    La corruption de guichet chute fortement.

    Rwanda et Botswana

    Ces pays affichent des indicateurs supérieurs à la moyenne régionale.

    Leur point commun : cohérence entre règle et sanction.

    Les invariants communs

    Cinq éléments apparaissent systématiquement :

    Un organe d’enquête crédible.

    Une réforme des procédures.

    Des poursuites au sommet.

    Une transparence exploitable.

    Un espace civique actif.

    Sans ces piliers, la réforme se dissout.

    Madagascar : sortir du cycle d’absorption

    Toute réforme intégrée au système existant est absorbée.

    Toute agence dépendante est neutralisée.

    Toute transparence non exploitable devient symbolique.

    La question n’est pas d’ajouter une structure.

    Elle est de modifier les incitations.

    La « refondation » qui reconduit le même édifice

    Depuis plusieurs mois, le mot revient avec insistance : refondation. Il suggère rupture, reconstruction, changement d’architecture. Il promet un nouveau départ. Mais dans les faits, la dynamique observée ressemble davantage à un réagencement interne qu’à une transformation structurelle.

    Une refondation véritable implique trois conditions minimales :

    • Modifier les règles du jeu,
    • Modifier les incitations,
    • Modifier les rapports de pouvoir.

    Or, ce que l’on observe est plus proche d’une redistribution des rôles à l’intérieur du même système que d’une remise à plat des mécanismes qui produisent la rente.

    Les institutions restent organisées selon les mêmes chaînes hiérarchiques. Les procédures budgétaires n’ont pas été repensées dans leurs points de vulnérabilité. Les circuits de décision demeurent opaques. Les organes de contrôle restent dépendants de l’architecture politique qu’ils sont censés surveiller.

    Dans ces conditions, la « refondation » agit comme un sas de stabilisation. Elle apaise les tensions sans transformer les incitations. Elle change les visages sans changer les structures. Elle promet la moralisation sans modifier les procédures qui rendent la corruption rationnelle.

    Le danger n’est pas l’échec spectaculaire. Il est plus subtil. C’est la normalisation progressive d’un discours de rupture qui n’entraîne aucune rupture réelle. La société finit par intégrer que la réforme consiste à redistribuer les positions plutôt qu’à redéfinir les règles.

    Une véritable refondation aurait dû commencer par identifier clairement les chaînes de rente, publier les mécanismes de captation, réécrire les procédures budgétaires sensibles et instaurer une traçabilité contraignante sur les flux critiques. Elle aurait dû accepter de déplacer, voire de rompre les équilibres établis.

    En l’absence de ces ruptures, le système ne se réforme pas. Il se réajuste.

    Et dans la métaphore médicale, ce n’est pas une opération curative.

    C’est un changement d’équipe autour du même patient.

    Ordonnance : réduire la corruption par mécanismes ciblés

    La corruption ne disparaîtra pas. Elle peut être réduite. En tentant de réformer partout, Madagascar réformera nulle part.

    Un îlot d’intégrité est une zone limitée où la règle change réellement, où la traçabilité devient obligatoire et où l’opacité coûte plus cher que la conformité.

    Deux secteurs répondent à ce critère : l’énergie et la douane portuaire.

    Îlot 1 : les marchés publics liés à l’énergie

    L’énergie structure la dépense publique et la colère sociale.

    La population paie l’instabilité électrique.

    L’État supporte des transferts importants.

    L’économie subit un surcoût permanent.

    Les fragilités typiques :

    • Achats effectués dans l’urgence
    • Contrats complexes peu lisibles
    • Décalage entre livraison et paiement
    • Chaîne commande/réception/paiement vulnérable

    Dans les appels d’offres publics, on retrouve des entreprises comme Galana Distribution, Vivo Energy, Jovena Madagascar ou TotalEnergies. Le point n’est pas d’accuser, mais de constater que ces marchés concentrent volumes et montants.

    L’îlot d’intégrité change la logique :

    • Publication standardisée des contrats.
    • Pas de livraison confirmée, pas de paiement.
    • Contrôle croisé des volumes livrés et consommés.
    • Pénalités automatiquement appliquées.
    • Audit court et régulier.
    • Tableau de bord public.

    Des indicateurs simples permettent d’évaluer les résultats en 12 mois : écarts de volumes, taux d’avenants, délais de paiement, pénalités exécutées.

    Îlot 2 : douanes et port

    Si l’énergie est une pompe de dépense, la douane est une pompe de recette.

    Des travaux de la Banque mondiale ont montré qu’au port de Toamasina, le contournement des règles d’affectation des inspecteurs était associé à moins de contrôles et à des redressements plus faibles.

    Quelques agents et quelques transitaires peuvent concentrer une part significative des pertes.

    Les pratiques typiques :

    • Sous-évaluation des importations.
    • Fraude par classification.
    • Contournement de l’affectation.
    • Liquidation accélérée.
    • Courtage relationnel.

    L’îlot agit de manière ciblée :

    • Panier restreint de produits à fort rendement fiscal.
    • Affectation aléatoire verrouillée et auditée.
    • Double contrôle sur dossiers sensibles.
    • Rotation des postes exposés.
    • Publication d’indicateurs de performance.

    Les résultats sont mesurables : taux de redressement, écarts de valeur, gain de recettes sur panier ciblé.

    Pourquoi ces deux îlots sont compatibles avec la réalité malgache

    Ils évitent trois pièges :

    • La réforme totale, qui échoue par surcharge.
    • La réforme symbolique, qui échoue par absorption.
    • La réforme uniquement répressive, qui échoue faute de modification de la rente.

    Peu de périmètre.

    Beaucoup de traçabilité.

    Des règles claires.

    Des preuves répétées.

    Dans la métaphore médicale :

    • On ne soigne pas tout le corps.
    • On traite l’hémorragie principale.
    • On stabilise.
    • Puis on étend.

    Cellule anticorruption restreinte et protégée

    Une petite équipe spécialisée, juridiquement protégée, concentrée sur deux ou trois chaînes majeures.

    Pas cent dossiers dispersés.

    Un effet démonstratif.

    Protection des lanceurs d’alerte

    Un canal sécurisé et horodaté.

    Une protection réelle.

    Sans cela, le silence domine.

    Traçabilité de vingt flux clés

    Identifier les flux budgétaires majeurs.

    Journalisation obligatoire.

    Audit court.

    Sanction automatique.

    Surveillance civique structurée

    Indicateurs publics.

    Méthode.

    Indépendance.

    Financement sous condition de preuves

    Tout soutien financier externe doit être conditionné à une transparence vérifiable.

    Pas de financement sans traçabilité.

    Les risques

    Toute réforme crée des résistances.

    Les chaînes de rente sont organisées.

    Les intérêts sont transversaux.

    La réussite dépendra de trois facteurs :

    • Clarté du mandat.
    • Protection des réformateurs.
    • Soutien citoyen durable.

    Conclusion : traiter la cause

    Madagascar n’est pas condamné.

    Mais prescrire sans modifier la structure qui produit la maladie revient à accumuler des traitements sans effet curatif.

    La corruption est devenue systémique parce que les incitations le sont devenues.

    La réduire suppose de modifier ces incitations.

    Moins de dispersion.

    Plus de ciblage.

    Moins de rhétorique.

    Plus de mécanismes mesurables.

    Le patient peut s’améliorer.

    Rédaction – Diapason

  • Madagascar : La dépendance structurée, « organisée* » ou l’illusion d’une rupture

    Madagascar : La dépendance structurée, « organisée* » ou l’illusion d’une rupture

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    Madagascar connaît les catastrophes naturelles comme on compte les jours. Le cyclone Fytia [1], revenu frapper l’île avec une violence accrue, n’est pas un accident isolé : il illustre une dynamique plus profonde, une architecture de dépendance structurelle qui transcende les gouvernements et les discours officiels. Derrière les images de destructions, se joue une répétition presque mécanique : l’urgence remplace la stratégie, les bailleurs financent l’État, les populations survivent au jour le jour et la diaspora, malgré son potentiel, reste cantonnée dans un rôle subsidiaire.

    Le cycle de l’urgence : une politique publique permanente

    Quand Fytia a ravagé les côtes et les terres malgaches, elle a déclenché les mêmes routines que les tempêtes précédentes : mobilisation nationale, appels aux partenaires internationaux, promesses de reconstruction. Tel un éternel recommencement, Madagascar se retrouve piégé dans une logique d’urgence permanente, où chaque crise devient la principale politique publique du moment.

    Ce cycle n’est pas seulement un effet de catastrophe : il est le produit d’un modèle institutionnel où les mécanismes d’anticipation sont faibles, les institutions de prévention sous-dotées, et le financement d’urgence structurellement plus facile à mobiliser que les budgets d’investissements lourds et durables. Le résultat ? Une gouvernance qui raisonne désormais en termes de « réponse à la crise » plutôt que de planification à long terme.

    Dans ce schéma, l’État malgache dépend presque entièrement de l’aide extérieure pour financer la réaction aux urgences mais aussi, de façon plus troublante, une part significative de son budget de développement « normal ». Madagascar reçoit chaque année plus d’un milliard de dollars d’aide publique étrangère, dont une portion substantielle sert à financer des dépenses courantes ou des programmes ponctuels déclenchés par des catastrophes naturelles [2].

    Au cœur de ce mécanisme se trouve une contradiction fondamentale : plus l’État dépend des bailleurs pour ses dépenses, moins il est capable de développer une capacité de financement autonome et durable. Un cercle vicieux qui nourrit en réalité un statu quo, plutôt qu’une véritable transformation structurelle.

    La diaspora : ressource massive, levier entravé

    À première vue, la diaspora malgache incarne une forme de ressource alternative, potentiellement vertueuse : des centaines de millions de dollars chaque année en transferts vers Madagascar, un flux de devises privé qui dépasse souvent certains types d’aides publiques [3]. Pourtant, cette force est loin d’être exploitée pleinement.

    Les transferts de la diaspora, qu’on appelle remittances, sont aujourd’hui estimés entre 450 et 600 millions de dollars par an, représentant une part non négligeable du PIB malgache [4]. Dans de nombreux pays en développement, ces flux pourraient être un levier de développement stabilisant la consommation, favorisant l’investissement productif, et participant à la création d’entreprises nouvelles [5].

    À Madagascar, ils restent majoritairement destinés à la survie : soutien aux familles, aide à la consommation, dépenses courantes. La diaspora a certes un impact social incontestable, mais elle n’a pas réussi à devenir une force de transformation économique structurante. Pourquoi ? Parce que les circuits financiers ne l’y encouragent pas : absence d’outils bancaires adaptés, manque de véhicules d’investissement, coûts de transaction élevée, et surtout absence d’un cadre institutionnel qui permette à ces fonds de se canaliser vers des projets d’infrastructure, de prévention des risques ou de résilience climatique [6].

    Le problème fondamental est celui de l’architecture même des flux :

    • Il n’existe pas de « Banque de la diaspora », ni de fonds souverain structuré autour des remittances pour financer des investissements longs et structurants.
    • Les remittances transitent souvent par des canaux informels ou bancaires classiques, sans être transformées en instruments d’investissement productifs.
    • Les structures existantes pour favoriser l’investissement des diasporas sont embryonnaires et insuffisantes.

    Des initiatives existent : le programme TADY Dago, par exemple, cherche à établir des cadres favorables pour mobiliser les ressources de la diaspora en faveur de projets de développement socio-économique [7]. Mais ces programmes restent marginalisés, insuffisants pour inverser la logique actuelle.

    En l’état, la diaspora aide certes des individus, mais elle n’a pas encore trouvé de moyens institutionnels de participer à la résilience collective. C’est là une limite systémique majeure.

    Encadré analytique : Remittances vers Madagascar – chiffres clés récents

    Les transferts de fonds envoyés par la diaspora malgache constituent une source non négligeable de devises pour l’économie du pays, mais leur poids reste modeste comparé à celui d’autres pays africains ou à celui des flux d’aide internationale.

    Montants globaux récents

    • En 2023, les transferts officiels de la diaspora vers Madagascar ont été estimés à environ 417,7 millions de dollars, soit environ 2,6 % du PIB du pays, d’après la Banky foiben’i Madagasikara [8].

    Évolution sur le long terme

    • Ces flux, qui représentaient environ 4 millions USD en 1990, ont connu une forte croissance au fil des décennies : environ 327 millions USD en 2015, jusqu’à un pic supérieur à 543 millions USD en 2020 avant de se stabiliser autour des 400 millions USD récemment [9].

    Comparaison régionale

    • À l’échelle mondiale, les remittances vers les pays à revenu faible ou intermédiaire ont atteint près de 656 milliards USD en 2023, dépassant de loin l’aide publique au développement dans certains cas [10].

    Poids relatif

    • En termes de % du PIB, Madagascar se situe autour de 2,3 % en 2023, légèrement en baisse par rapport aux années antérieures. À titre de comparaison, la moyenne mondiale tourne autour de 5 % du PIB pour les pays récipiendaires de remittances [11].

    Points d’impact

    • Bien qu’importants pour les ménages et les économies locales, ces flux restent principalement orientés vers la consommation et le soutien familial, plutôt que vers des investissements structurants ou des projets d’infrastructure.
    • Le coût des envois demeure élevé, ce qui réduit les montants nets reçus sur le terrain [12].

    En résumé : même si les remittances représentent une source de financement significative pour Madagascar, leur poids économique reste modéré comparé à celui des flux d’aide internationale ou à la capacité réelle d’investissement que pourrait mobiliser une banque de la diaspora ou des instruments de financement dédiés.

    Le verrou du système financier : structure et contrainte

    Un autre levier bloquant est la structure même du système financier malgache. L’accès aux services bancaires pour une grande partie de la population est limité, avec un faible taux d’intermédiation financière, des services bancaires peu accessibles en dehors des grandes villes, et une absence relative d’institutions capables de mobiliser efficacement les capitaux privés domestiques et internationaux pour des projets de développement.

    Dans ce contexte, l’absence de mécanismes permettant de transformer les flux de la diaspora en investissements structurants n’est pas une simple lacune : c’est un verrou institutionnel qui renforce la dépendance. Sans transformation des remittances en épargne productive, sans institutions financières ou structures d’investissement ad hoc, les transferts restent des flux de consommation plutôt que des leviers de croissance, malgré leur volume significatif [13].

    La dépendance structurelle vis-à-vis des bailleurs : un héritage sans rupture

    Ce qui apparaît de façon frappante, à la lecture des budgets et des pratiques de financement, c’est que Madagascar n’a pas rompu avec son modèle de dépendance envers les bailleurs.

    Chaque cycle de catastrophe est associé à de nouveaux appels à financement auprès de partenaires multilatéraux (Banque mondiale, ONU, Union européenne, etc.) et bilatéraux, pour des programmes de relèvement. Parmi les montants mobilisés récemment, certains programmes atteignent plusieurs centaines de millions de dollars [14].

    Le financement extérieur n’est pas mauvais en soi, bien au contraire. Mais dans un pays comme Madagascar, il devient problématique lorsqu’il remplace plutôt qu’il complète les recettes internes de l’État. « L’aide extérieure doit être un supplément, jamais un complément », disait un certain Didier Ratsiraka ! Il devient encore plus problématique lorsqu’il est mobilisé sans stratégie claire de construction de capacités institutionnelles, sans cohérence à long terme, et sans articulation avec des financements internes stables.

    Il en résulte un effet pervers : les bailleurs financent l’État pour des programmes de relèvement, et parfois pour des politiques structurelles, mais ces financements restent ponctuels et fragmentés. Ils ne s’agrègent pas en une vision de développement durable, précisément parce que la logique de financement est dictée par les urgences et les crises.

    Les demandes d’aide publique étrangère : subterfuge ou nécessité ?

    Il faut ici poser une question délicate mais essentielle : les demandes de financement formulées par Antananarivo ne sont-elles pas, au moins en partie, un subterfuge pour financer des projets internes non financés par l’État ? Parmi ceux-ci, figure en bonne place la fameuse « refondation », concept promu par le gouvernement comme une réinvention de l’État et de ses politiques publiques.

    La frontière entre financement de prévention, financement de reconstruction, et financement de programmes de transformation est souvent floue. Dans un contexte de contraintes budgétaires, chaque cyclone, chaque crise devient une occasion de déroger aux règles habituelles de financement public et d’attirer des ressources extérieures. L’effet est celui d’un recyclage des besoins nationaux dans une logique de financement d’urgence internationale, plutôt que d’une allocation directe de ressources budgétaires internes.

    Cette dynamique pose une autre question politique lourde : une partie de l’aide sollicitée et obtenue sert-elle en réalité à financer des projets que l’État devrait financer lui-même ? Et si oui, cela ne renforce-t-il pas davantage cette dépendance structurelle que nous dénonçons ?

    La réponse ne peut pas être affirmative sans preuve granulaire des budgets nationaux. Mais force est de constater que, dans la pratique, ces financements d’urgence deviennent une composante régulière du budget de l’État, et parfois un moyen politique pour contourner les contraintes financières internes.

    Aucune rupture, juste une continuité déguisée

    La mécanique est donc simple, et cruelle de logique :

    1. Une crise frappe.
    2. Le gouvernement déclare l’état d’urgence.
    3. Les bailleurs mobilisent des ressources.
    4. Une part de ces ressources finance des besoins internes récurrents.
    5. Les institutions étatiques ne renforcent pas leurs capacités à prévenir ou absorber la crise suivante.
    6. Et l’on recommence.

    À la fin, il n’y a pas de rupture systémique, seulement une illusion de mouvement.

    La prétendue « refondation » n’est pas une transformation du modèle de financement : c’est son recyclage dans un vocabulaire nouveau. Les discours changent, les programmes se renouvellent, mais l’architecture globale de dépendance reste intacte.

    Conclusion : la dépendance comme stratégie par défaut

    Madagascar n’est pas un cas unique, mais il incarne de façon presque paradigmatique ce que signifie une dépendance structurelle prolongée : un État qui confie en grande partie sa capacité d’action financière à des acteurs externes, une diaspora riche de promesses mais mal canalisée, et des institutions qui naviguent d’urgence en urgence sans vraiment consolider leurs assises.

    La diaspora malgache aurait pu être un moteur de développement autonome et durable. Aujourd’hui, elle joue encore trop souvent le rôle de sécurité sociale transfrontalière, plutôt que celui d’acteur de résilience collective et d’investissement structurant.

    La question qui reste est politique et stratégique : Madagascar peut-elle rompre avec cette dépendance cyclique ? Ou bien continuera-t-elle à reconstruire, financer et planifier dans un schéma qui, pour l’instant, valorise davantage l’urgence que la prévention, et l’aide extérieure plus que la souveraineté financière ?

    Ce sont là les véritables enjeux qui se jouent derrière chaque cyclone, chaque appel à partenaire, et chaque discours de refondation.

    Rédaction – Diapason

    *(…) sous l’emprise des postures diplomatiques parfois étranges […] des Partenaires Techniques et Financiers (PTF), voir le livre « L’île rouge, 64 années de vie socio-politique post coloniale à Madagascar », Éditions Diapason, juin 2025, p. 15

  • Les 100 jours du PRRM

    Les 100 jours du PRRM

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    De l’austérité proclamée à l’épreuve du réel

    Lorsque le Président de la Refondation de la République malgache a pris la parole pour la première fois, le mot était clair, presque solennel : austérité.

    • Austérité budgétaire.
    • Austérité de l’État.
    • Austérité comme condition préalable à toute reconstruction nationale.

    Le message était simple et, dans un pays marqué par l’épuisement économique et moral, il a trouvé un écho favorable, voire enthousiasmé. Après des années de promesses sans effets, l’idée d’un État qui se serre la ceinture pour redonner du souffle au pays apparaissait comme un signal de rupture.

    Cent jours plus tard, le constat est plus nuancé. Non pas parce que rien n’a été fait, mais parce que la réalité de l’exercice du pouvoir a rapidement révélé un écart croissant entre l’intention proclamée et la mécanique institutionnelle enclenchée.

    Refonder une Nation : l’ambition affichée

    La refondation annoncée n’était pas seulement administrative. Elle se voulait morale, politique, presque civilisationnelle.

    • Mettre fin à l’impunité.
    • Rétablir l’autorité de l’État.
    • Répondre aux urgences vitales.
    • Stabiliser avant de transformer.

    Dans les discours, la cohérence est restée remarquable. Le récit gouvernemental s’est structuré autour de quatre piliers constants :

    • Responsabilité budgétaire,
    • Justice active,
    • Priorité aux services essentiels,
    • Transition maîtrisée.
    • Un récit discipliné, sans contradictions majeures, donnant le sentiment d’un État qui reprend la main sans chaos.

    Mais très vite, ce récit a commencé à se substituer à la refondation elle-même. La transformation des règles du jeu a laissé place à une méthode de gouvernance centrée sur la stabilisation et la gestion de l’existant.

    Les contraintes du réel : gouverner dans une architecture verrouillée

    Les cent premiers jours ont mis en lumière un fait central : le PRRM gouverne dans une architecture qui ne permet pas la refondation car il n’est pas un élu du peuple.

    La contrainte financière est la plus visible. Les marges de manœuvre budgétaires sont étroites. La masse salariale et les subventions énergétiques absorbent une part croissante des ressources publiques. Les recettes restent volatiles, dépendantes de quelques points névralgiques. Les partenaires extérieurs observent, attendent, conditionnent.

    À cette contrainte s’ajoute le verrou constitutionnel. Les institutions sont inchangées. Le cadre juridique limite toute réforme profonde sans rupture politique explicite. La refondation reste donc discursive, faute d’instruments juridiques pour la rendre opérante.

    La contrainte institutionnelle pèse tout autant. L’administration demeure largement la même. Les chaînes de décision, les routines, les équilibres internes n’ont pas été bouleversés. L’État agit avec les outils de l’ancien système, même lorsqu’il annonce vouloir l’améliorer.

    Enfin, la contrainte politique est constante. La transition se déroule sous surveillance régionale et internationale. La stabilité est devenue une valeur en elle-même. Le risque du chaos, réel ou invoqué, sert de garde-fou à toute velléité de rupture.

    Les actions au quotidien : une justice visible, une économie toujours verrouillée

    Sur le plan judiciaire, le gouvernement peut légitimement mettre en avant des signaux d’action.

    Des arrestations ont eu lieu. Des dossiers de spoliation foncière ont avancé. Des coopérations internationales ont été annoncées, notamment autour du gel et de la restitution d’avoir illicites.

    Ces gestes existent. Ils sont visibles. Et, dans un pays longtemps marqué par l’impunité, ils comptent.

    Mais comme le souligne le dernier article de Diapason [1], cette justice en mouvement pose désormais une question plus structurante que celle de sa simple existence : que choisit-elle de frapper en priorité ?

    Une justice qui montre les dents, mais ne s’attaque pas encore aux mécanismes

    Le constat posé par Diapason est précis. L’effort judiciaire semble aujourd’hui concentré sur des dossiers à forte charge symbolique ou politique, où la chaîne de preuve est relativement directe.

    Spoliations foncières, abus de pouvoir, répression de manifestations, détentions préventives de figures publiques.

    Ces actions envoient un message clair : la justice peut frapper.

    Mais elles laissent en suspens un angle mort essentiel : les mécanismes économiques qui bloquent structurellement le pays, au premier rang desquels l’énergie.

    Or, s’il existe un point de strangulation de l’économie malgache, un endroit où l’État dépense sans maîtriser, où les marges sont opaques, où les dépendances sont devenues systémiques, c’est bien l’électricité.

    L’énergie comme cœur de la capture économique

    La JIRAMA n’est pas seulement une entreprise publique déficitaire. Elle est un système qui conditionne la production, la compétitivité, l’emploi, l’accès à l’eau, la confiance des bailleurs, et in fine la stabilité politique.

    Les chiffres rappelés par Diapason sont sans ambiguïté, implacables. Un coût de production du kilowattheure autour de 2 946 ariary, pour un tarif moyen facturé d’environ 372 ariary. Des pertes techniques et commerciales estimées entre 30 et 35 %. Un recours massif à des groupes électrogènes thermiques, environ 196 unités, pour un coût annuel de l’ordre de 116 millions d’euros.

    Dans un tel système, la perte publique est mécanique. Mais la question centrale n’est pas seulement celle du déficit. Elle est celle-ci : qui contrôle les maillons vitaux de cette chaîne.

    Une minorité économique devenue nœud du système

    Diapason insiste sur un point clé, souvent mal formulé dans le débat public : le problème n’est pas l’existence d’acteurs privés, ni leur origine, mais la concentration des positions de rente.

    Quand quelques groupes se retrouvent à la fois fournisseurs de carburant, opérateurs de production d’appoint, créanciers de l’État et partenaires indispensables à la continuité du service, ils cessent d’être de simples acteurs économiques. Ils deviennent des nœuds systémiques.

    Dans un pays où l’électricité est rare, chère et instable, contrôler la chaîne énergie carburant revient à contrôler l’oxygène de l’économie.

    Cette concentration explique un paradoxe social de plus en plus explosif : alors que l’économie réelle stagne, voire recule, une minorité voit sa richesse progresser rapidement.

    Non par création de valeur partagée, mais par captation de rentes, contrats asymétriques, paiements garantis, couverture en devises, et transfert du risque vers l’État.

    L’impunité perçue comme produit du silence

    Le sentiment d’impunité ne naît pas seulement de l’absence de condamnations.

    Il naît surtout du silence sur les contrats.

    Quand les PPA [2], les coûts d’achat du carburant, les clauses d’indexation, les garanties souveraines, les bénéficiaires effectifs et les marges ne sont pas publiés, le débat quitte le terrain économique pour entrer dans celui du soupçon.

    Plus le quotidien se dégrade (délestages, hausse des prix, perte de pouvoir d’achat), plus ce soupçon se cristallise sur une idée simple : une minorité semble hors d’atteinte, pendant que la Nation paie.

    Ce ressentiment n’est pas seulement social. Il devient politique. Et il fragilise la transition elle-même.

    Pourquoi cette hésitation de la justice ?

    Diapason ne verse pas dans l’accusation facile. Il identifie trois raisons structurelles à cette prudence judiciaire.

    D’abord, l’enquête économique est plus complexe. Auditer des contrats énergétiques suppose expertise technique, accès aux documents, benchmarks internationaux, et temps long.

    Ensuite, le risque juridique et financier est élevé. Toucher à des contrats d’énergie expose l’État à des arbitrages, des pénalités, voire des ruptures d’approvisionnement. Un gouvernement fragile hésite à provoquer un black-out.

    Enfin, la frontière entre politique publique et rente privée est devenue floue. L’urgence transforme le provisoire en permanent. Les contrats d’exception deviennent la norme.

    Mais comprendre ces freins ne suffit plus. Car ne pas agir entretient la perception d’une justice à deux vitesses, et donc la dérive de la transition.

    De la justice événementielle à la justice systémique

    La thèse centrale de Diapason est claire. La justice ne peut pas se contenter de punir. Elle doit assainir.

    Cela suppose de déplacer le centre de gravité de l’action judiciaire :

    • Attaquer les mécanismes plutôt que les symptômes,
    • Publier les contrats qui gouvernent l’économie,
    • Enquêter sur les conflits d’intérêts et les patrimoines,
    • Rendre visibles les règles du jeu économique.

    Sans cela, la transition risque de s’enfermer dans une contradiction dangereuse : afficher la lutte contre l’impunité tout en laissant intacte l’architecture qui produit la capture.

    Et dans un pays où moins de 0,1 % de la population concentre une part décisive des leviers économiques, cette contradiction n’est pas soutenable longtemps.

    L’austérité face aux nominations : une contradiction émergente

    C’est ici que le décalage devient politiquement sensible. Alors que le discours d’austérité demeure, les Conseils des ministres ont acté, semaine après semaine, un nombre impressionnant de nominations aux hauts emplois de l’État.

    Le débat n’est pas moral. Il est budgétaire et opérationnel.

    Chaque nomination entraîne un coût complet. Indemnités, véhicules, carburant, missions, logements de fonction, frais de cabinet, équipes associées. Même sans hausse de salaire de base, l’addition est rapide.

    Dans un contexte où la masse salariale est déjà sous tension, où les aides extérieures sont prudentes, la question devient inévitable : ce rythme est-il soutenable dans le temps ?

    Vers une implosion silencieuse ?

    Le risque n’est pas celui d’un effondrement brutal. Il est plus insidieux.

    À mesure que les organigrammes s’épaississent, la responsabilité se dilue. L’exécution ralentit. Les arbitrages deviennent plus coûteux politiquement. Les dépenses incompressibles chassent l’investissement utile.

    Dans le même temps, le nœud énergétique reste intact. La JIRAMA concentre toutes les contradictions du système. Dépendances contractuelles, déficit structurel, urgences thermiques, pressions sociales immédiates. Tant que cette équation n’est pas traitée en profondeur, toute tension financière devient un risque politique majeur.

    L’implosion, dans cette lecture, serait une asphyxie progressive : incapacité à maintenir simultanément la paye publique, l’électricité, l’eau et la sécurité.

    Un remaniement comme ajustement inévitable ?

    Rien ne permet d’affirmer qu’un remaniement est imminent. Mais la logique budgétaire et politique rend un ajustement probable à moyen terme.

    Deux options se dessinent.

    Un remaniement visible, symbolique, avec réduction de portefeuilles et fusion de structures.

    Ou un remaniement silencieux, plus crédible, fondé sur le gel du non essentiel, la réduction des doublons, la transparence sur les coûts de fonctionnement, et la publication de plafonds stricts.

    La seconde option serait plus cohérente avec le discours d’austérité. Elle exigerait cependant une transparence que l’État malgache n’a que rarement pratiquée.

    La dérive d’une Nation : la leçon des transitions africaines

    Madagascar n’est pas un cas isolé. Depuis 2020, de nombreuses transitions africaines suivent une séquence similaire :

    • Promesse de rupture.
    • Stabilisation rapide.
    • Normalisation progressive.
    • Report de la refondation.

    Dans plusieurs pays, le provisoire est devenu un système. Le calendrier a glissé. Les règles ont été ajustées. La transition a servi de rampe de lancement plutôt que de pont démocratique.

    Le risque pour Madagascar est clair. Sans verrous opposables, la transition peut s’installer dans ce que Diapason appelle une normalisation sans réforme. Gouverner sans redistribuer le pouvoir. Corriger à la marge sans transformer l’architecture.

    Peut-on encore rectifier la trajectoire ?

    Oui. Mais le temps politique se réduit.

    L’expérience africaine montre que les sorties réussies reposent sur quelques mécanismes simples mais exigeants :

    • Des règles datées et opposables.
    • Des garde-fous personnels clairs, notamment sur l’éligibilité.
    • Des arbitrages crédibles.
    • Une transparence active.
    • Des résultats concrets et mesurables.

    Redonner le pouvoir au peuple ne passe pas uniquement par des élections. Il doit passer par la capacité du citoyen à contrôler, comprendre et sanctionner l’action publique.

    À ce stade, la question centrale n’est plus de savoir si le PRRM peut gouverner. Il a montré qu’il sait le faire… La question est désormais plus fondamentale : le système actuel permet-il encore une refondation démocratique, ou organise-t-il sa propre reproduction ?


    Les cent prochains jours diront si l’austérité proclamée devient une discipline réelle, ou si elle restera un discours face à un État qui, sous son propre poids, risque de perdre l’essentiel : la confiance du peuple. En un mot : se faire HARA-KIRI.

    Rédaction – Diapason

  • Une justice ciblée, une économie captée, une richesse accaparée

    Une justice ciblée, une économie captée, une richesse accaparée

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    Cui bono ? [1]

    Introduction

    À Madagascar, la justice bouge. Des arrestations tombent, des dossiers avancent, des réseaux fonciers sont démantelés, des accords de coopération internationale se signent. Tout cela est visible, et parfois spectaculaire [1].

    Mais une question, plus sourde, reste posée par une partie de la population : pourquoi l’effort judiciaire semble-t-il frapper plus vite certains profils en épargnant les mécanismes économiques qui nourrissent le blocage national, au premier rang desquels l’énergie ?

    Car si l’on cherche un point de strangulation de l’économie, un endroit où l’État dépense sans maîtriser, où les marges sont opaques, où les dépendances sont structurelles, où la souveraineté se dissout dans des contrats, l’électricité apparaît comme un candidat évident.

    Le cœur du débat n’est pas l’origine des acteurs. Il est la transparence des règles, l’équité devant la loi, et la capacité d’un pays à contrôler les leviers qui conditionnent tout le reste.

    Le visible : une justice qui montre les dents

    Depuis plusieurs mois, le BIANCO [2] met en avant des affaires de spoliation foncière avec des suites judiciaires lourdes, y compris des mandats de dépôt et des mesures de contrôle judiciaire.

    L’exemple de Nosy Be est emblématique, une affaire portant sur plus de 416 hectares liés à la SIRAMA, présentée comme un dossier structuré, documenté, avec des actes reprochés étalés sur plusieurs années [3].

    Dans le même temps, des figures politiques de premier plan peuvent être placées en détention préventive sur des chefs graves, liés notamment à la répression de manifestations, selon les déclarations du parquet relayées par la presse [4].

    Et sur un registre différent, le ministère de la Justice communique aussi sur des signaux de coopération internationale, comme l’accord Madagascar-Suisse autour du gel et de la restitution d’avoir illicites, annoncé comme un levier contre l’enrichissement illicite au-delà des frontières [5].

    Tout cela existe. Tout cela compte. Mais ce n’est qu’une partie de l’image.

    Le nœud économique : l’énergie, ou la dépendance organisée

    La JIRAMA n’est pas seulement une entreprise publique en difficulté. C’est un système. Un système qui conditionne la production, la compétitivité, les prix, l’emploi, l’eau, la sécurité, la confiance des bailleurs, et même la stabilité politique.

    Le dossier Diapason sur l’énergie [6] décrit une mécanique lourde, technique et financière, qui finit par produire une évidence : l’État paie cher, vend bas, perd beaucoup, et reste dépendant.

    Des dysfonctionnements techniques massifs

    • Des pertes techniques et commerciales élevées, de l’ordre de 30 à 35% selon le dossier, ce qui signifie qu’une part importante de l’électricité produite ou achetée ne se transforme pas en recettes.
    • Un mix très exposé au thermique, avec une dépendance marquée aux carburants importés, dont une part importante en fioul et diesel.

    Une arithmétique financière intenable

    Le dossier Diapason documente le recours massif à des groupes électrogènes, environ 196 unités, et évoque des coûts fixes annuels très élevés, de l’ordre de 116 millions d’euros.

    Surtout, il met en regard un coût de production autour de 2 946 ariary par kWh, pour un tarif moyen facturé autour de 372 ariary par kWh, autrement dit une vente structurellement déficitaire.

    Dans ce contexte, les pertes et l’endettement deviennent mécaniques. Le dossier cite par exemple des pertes importantes et une dette élevée à l’échelle du pays.

    Le point sensible : les tiers, la concentration, l’opacité

    La question n’est pas de dire que tout acteur privé est illégitime. Le privé est nécessaire, y compris dans les énergies renouvelables, y compris dans l’urgence. La question est la forme du partenariat : à quelles conditions, avec quels contrôles, et avec quelle transparence ?

    Le même corpus Diapason insiste sur un élément clé : la dépendance de la JIRAMA à des fournisseurs et partenaires privés (Jovena, Axian, Filatex…), dans un environnement où l’opacité contractuelle alimente les soupçons.

    La cartographie [7] Diapason souligne en particulier que l’État est lourdement endetté envers des fournisseurs de carburant et de groupes, en citant Jovena et les fournisseurs de groupes électrogènes comme créanciers majeurs.

    Elle avance aussi une idée qui mérite débat, parce qu’elle touche au nerf du pouvoir économique : certains groupes contrôlent des pans entiers de l’énergie et du carburant.

    Dans un pays où l’électricité est rare, chère, instable, contrôler la chaîne énergie carburant n’est pas un marché comme un autre. C’est contrôler l’oxygène de l’économie.

    La question que la rue formule mal, mais qu’elle pose vraiment

    La perception populaire, elle, est brutale, souvent imprécise, parfois injuste : une minorité visible semble au sommet de l’économie, emploie beaucoup de main d’œuvre malgache, et reste hors d’atteinte quand l’État s’enfonce.

    Image Forbes ©

    Ce ressenti se nourrit de trois réalités qui, elles, sont objectivables.

    1. La concentration économique est visible

    Les réseaux d’affaires se structurent, certains groupes deviennent des interfaces quasi obligées sur des secteurs stratégiques.

    2. Les élites économiques se représentent entre elles

    La cartographie Diapason cite des figures souvent perçues comme des représentants économiques influents, présents dans les scènes internationales ou les cercles de décision, ce qui renforce l’idée d’un entre soi.

    3. L’impunité perçue naît du silence sur les contrats

    Quand les tarifs, les coûts d’achat, les marges, les clauses de capacité, les indexations carburant, les garanties souveraines ne sont pas publiés, la population remplit le vide avec des récits. Et plus le quotidien se dégrade, plus ces récits deviennent accusateurs.

    4. Le paradoxe des millionnaires

    C’est peut-être le contraste le plus incompris, donc le plus dangereux. À mesure que le pays s’enfonce, que le pouvoir d’achat se contracte, que l’électricité coupe, que l’État semble manquer d’air, la population voit pourtant apparaître, ou se consolider, une couche de nouveaux millionnaires. Elle ne lit pas cela comme une réussite individuelle. Elle le lit comme un signe de système. Si l’économie réelle recule, comment la richesse privée peut-elle monter aussi vite.

    Ce paradoxe alimente une idée simple. La prospérité ne viendrait plus de la création de valeur partagée, mais de positions de rente. Importer, revendre, capter des contrats, contrôler un maillon vital, se couvrir en devises, déplacer le risque vers l’État. Dans un pays où l’énergie conditionne la production, chaque délestage devient la preuve quotidienne d’une économie à deux vitesses.

    Et quand les chiffres ne sont pas publiés, contrats, marges, coûts réels, bénéficiaires effectifs, la perception bascule. Le doute devient accusation. La frustration devient soupçon d’impunité. Le débat économique se transforme en fracture sociale.

    Groupe (dirigeant) 2015 2016-2018 2019-2020 2022 2023 Lecture rapide
    AXIAN Group (H. Hiridjee) 515 M$ (Agence Ecofin) ND ND 1,9 Md $ 2,5 Md $ (Forbes Afrique) x3,7 (2015➔2022) et x4,9 (2015➔2023)
    AXIAN Telecom (périmètre telecom du groupe) ND ND ND 827,5 M$ (axian-telecom.com) 1 089,4 M$ (axian-telecom.com) Chiffres « solides » car issus d’états financiers
    Groupe FILATEX (H. Yavarhoussen) ND ND ND ND ~300 M€ (Forbes Afrique) Autre repère publié : ~80 M€ (ordre de grandeur, 2021) (LinkedIn)
    Groupe SIPROMAD (Y. Akbaraly) ND ND ND ND ND Repères publiés : « de 20 000€ à 200 M€ » (sur 20 ans) + 235 M€ en 2019

    Comment une petite minorité peut s’enrichir fortement quand l’économie stagne

    Ce décalage peut s’expliquer sans invoquer l’origine des acteurs.

    Effet secteur

    Quand une partie de l’activité est concentrée dans des secteurs à demande incompressible et peu contestables, l’enrichissement peut continuer même si le pays stagne. Énergie, carburants, logistique, télécoms, importations. La masse de la population, elle, subit une économie contrainte.

    Effet rente et contrats asymétriques

    Le dossier énergie décrit une mécanique où l’État vend l’électricité très en dessous de son coût, tout en payant cher des intrants et des solutions d’urgence. Coûts élevés du kWh, dépendance au thermique, locations de groupes, carburant importé, arriérés.

    Dans un tel système, il est possible que des opérateurs privés aient des marges confortables. Il est aussi possible qu’ils aient des marges normales mais sur des volumes et des paiements garantis. Dans les deux cas, la clé est la même : le public perd de l’argent et la chaîne privée encaisse, parce que la structure est conçue pour maintenir le service minimal.

    Effet devise

    Une partie des coûts est en dollars, fuel, pièces, machines. Les groupes capables de répercuter, de se couvrir, ou d’opérer en devises, prennent un avantage mécanique dans une économie en monnaie faible.

    Effet concentration

    Quand quelques groupes se retrouvent à la fois fournisseurs, créanciers, et indispensables à la continuité, ils deviennent des nœuds. La Cartographie insiste sur la dépendance financière de l’État à certains fournisseurs liés à l’énergie et au carburant, ce qui renforce leur poids.

    Effet « économie duale »

    Le PIB par habitant peut stagner ou reculer pendant qu’une minorité accumule, si la croissance se fait dans des poches captées et si l’État ne redistribue pas via fiscalité, services publics, concurrence. La Cartographie décrit précisément cette dissociation entre représentation économique, secteurs stratégiques et vécu social.

    Effet « Histoire [8] »

    Après 1972, l’État contrôle fortement l’économie, mais l’accès aux licences, devises et marchés devient une monnaie politique. Des intermédiaires privés obtiennent des positions clés en échange de l’approvisionnement du pays, ce qui installe clientélisme et corruption. Les années 1980-1990 ne cassent pas le système, elles le transforment via privatisations et dérégulations, au profit des acteurs déjà proches du pouvoir. L’énergie se développe dans cette opacité, avec contrats et concessions souvent contestables. Ce n’est pas une communauté, mais une fraction d’élites économiques, toutes origines confondues, qui profite de cette architecture. Nous avons les résultats visibles aujourd’hui dans la société malgache avec ses extrêmes contrastes. Moins de 0,1% de la population, une minorité, détient l’équilibre (non-équilibre) de ce pays.

    Pourquoi si peu d’enquêtes sur les mécanismes énergie, et pas seulement sur les symptômes ?

    Il existe plusieurs explications possibles. Aucune ne justifie le statu quo, mais elles aident à comprendre la difficulté.

    L’enquête est plus complexe

    Démanteler un réseau de faux actes fonciers peut être long, mais la chaîne de preuve est souvent plus directe. Un schéma de surfacturation énergétique, lui, suppose audits, accès aux contrats, benchmarks internationaux, analyse des coûts complets, et expertise technique.

    Le risque juridique et financier est élevé

    Toucher à des contrats d’énergie peut entraîner arbitrages, pénalités, ruptures d’approvisionnement. Un État fragile hésite, surtout quand il dépend déjà de ces fournisseurs pour éviter le black-out.

    La frontière entre politique publique et rente privée est floue

    Quand l’urgence gouverne, le provisoire devient permanent. Les contrats signés pour tenir trois mois tiennent dix ans. Les exceptions deviennent la norme.

    Ce qui concentre le pouvoir économique dans l’énergie, ce n’est pas seulement une part de marché, c’est l’addition de trois leviers :

    • Contrôle du carburant ou de la logistique « carburant »
    • Contrôle de la capacité de production de secours, groupes et centrales louées
    • Capacité à faire pression via la dette et les arriérés, donc via la continuité du service

    Le sujet est explosif socialement

    Accuser un groupe sur une base identitaire est un piège. Mais ignorer la question de la concentration et de la transparence est une autre forme de risque, parce que cela nourrit les tensions et le ressentiment.

    Ce que la justice peut faire, sans ethniciser, et sans se tromper de cible

    Si l’objectif est de restaurer la confiance, la stratégie la plus solide est simple : attaquer les mécanismes, pas les communautés. Et publier les faits.

    Trois actes concrets

    1. Créer un registre public des contrats énergétiques : PPA [9], locations, indexations, garanties, avenants, bénéficiaires effectifs, et règles de passation.
    2. Lancer un audit indépendant du coût complet des tiers : coût d’achat du carburant, coûts des groupes, maintenance, marge, clauses de capacité, comparaisons régionales.
    3. Prioriser les enquêtes sur les conflits d’intérêts : signatures, commissions, intermédiations, et patrimoines, en cohérence avec la logique affichée de lutte contre les avoirs illicites, y compris à l’international [10].

    À partir de là, le débat change de nature. Il sort du soupçon. Il entre dans le droit.

    Conclusion

    La justice peut frapper. Elle peut aussi structurer. Pour l’instant, elle montre qu’elle peut punir. Elle doit maintenant prouver qu’elle peut assainir.

    Le pari est là : passer d’une justice événementielle à une justice systémique. Une justice qui ne se contente pas de dossiers visibles, mais qui éclaire les contrats qui gouvernent l’économie.

    Car si l’énergie reste un trou noir de transparence, si la JIRAMA continue d’acheter cher et de vendre à perte, si l’État reste captif de créanciers privés sur un secteur vital, alors la question de la souveraineté ne sera pas une idée abstraite. Elle sera un vécu quotidien, fait de coupures, de chômage, de colère, et d’une confiance qui s’effondre.

    Le gouvernement se retrouve donc face à une équation presque insoluble. Il doit financer une politique de refondation alors que les caisses sont vides, que la marge budgétaire est étroite, et que les bailleurs restent en observation, prêts à soutenir mais pas à signer un chèque sur la seule base d’un discours. Dans le même temps, l’urgence quotidienne impose de réduire les délestages, donc de sécuriser l’approvisionnement, ce qui renvoie immédiatement aux tiers qui tiennent une partie de la production d’appoint, du fuel, et des contrats les plus coûteux.

    Attaquer frontalement ces acteurs, exiger la transparence totale, renégocier ou suspendre, c’est prendre le risque d’un choc électrique et social immédiat. Ne pas le faire, c’est accepter une forme de compromis tacite : moins de délestage à court terme, contre une impression d’impunité et la perpétuation des mécanismes qui étranglent l’économie.

    Enfin, il est crucial de donner au public des exemples concrets de procès menés jusqu’au bout, où des protagonistes, quels qu’ils soient et quelle que soit leur origine (karana, malgache, français…), peuvent être inquiétés, jugés et punis, afin de prouver que la règle commune s’applique réellement à tous et de casser le sentiment d’impunité qui ronge la confiance collective.

    Sources et traçabilité

    • Diapason, Comprendre la situation énergétique de Madagascar, dossier Final2, chiffres clés sur coûts, pertes, dépendance thermique, structure de déficit.

    • Diapason, Cartographie économique des communautés, éléments sur endettement envers fournisseurs énergie carburant et structuration de réseaux économiques.

    • BIANCO, communications sur spoliations foncières et suites judiciaires. (bianco-mg.org)

    • Presse malgache et régionale, informations recoupées sur détentions préventives et déclarations du parquet. (L’Express de Madagascar)

    • Accord Madagascar-Suisse sur gel et restitution d’avoir illicites, annonces relayées par la presse et reprises par des sources régionales. (L’Express de Madagascar)

    Rédaction – Diapason

  • Madagascar est-il en train de devenir l’Ukraine de l’Afrique ?

    Madagascar est-il en train de devenir l’Ukraine de l’Afrique ?

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    Il y a une question qui commence à circuler, souvent à voix basse, mais parfois aussi avec excès : Madagascar est-il en train de devenir l’Ukraine de l’Afrique ?

    La formule choque, parce qu’elle évoque la guerre, l’occupation, la partition. Mais elle dit quelque chose de plus simple, de plus inquiétant. Le risque qu’un pays en crise intérieure devienne un terrain de compétition entre puissances, avec des récits importés, des appuis extérieurs, des conditionnalités, et au bout du compte une souveraineté réduite.

    Pour répondre à cette question, il faut ralentir. Sortir du réflexe militant. Revenir aux faits, aux intérêts, aux mécanismes. Et regarder comment une crise de gouvernance et de survie quotidienne peut conduire à une guerre des blocs.

    Le contexte immédiat : un changement de régime sous pression régionale et internationale

    Le basculement politique récent a placé Madagascar sous le regard direct des organisations régionales et du système onusien. L’Union africaine a acté une suspension après la prise de pouvoir militaire, en appelant à un retour à l’ordre constitutionnel [1].

    Le Secrétaire général des Nations unies a condamné le changement anticonstitutionnel de gouvernement et demandé un retour à l’ordre constitutionnel [2].

    La SADC a, de son côté, appelé à la retenue, au dialogue et à des solutions inclusives [3].

    La France, pour sa part, a publié un communiqué appelant à la responsabilité, au dialogue, et à l’absence de pression ou d’ingérence étrangère [4]. Ces éléments ne disent pas qui a raison ou qui a tort. Ils affirment que la crise est devenue une question de légitimité internationale. Madagascar est devenue ainsi une zone où les puissances peuvent s’affronter, ou à tout le moins être sollicitées.

    La situation mondiale, une guerre de blocs qui ne se limite pas à l’Europe

    La guerre en Ukraine a durci l’architecture géopolitique globale. Côté européen, l’Union prolonge et renforce les sanctions économiques contre la Russie, prolongées jusqu’au 31 juillet 2026, et multiplie les paquets visant finance, énergie, transport, technologie et défense [5].

    Dans le même temps, des États membres poussent à frapper des nœuds logistiques, comme les services et soutiens aux flottes qui transportent pétrole, gaz et charbon russes.

    Côté américain, l’assistance à l’Ukraine s’est structurée dans la durée autour de programmes de formation, d’équipement, de financement et de reconstitution de stocks [6].

    Ce cadrage est essentiel. Quand l’Europe cherche à réduire les revenus russes et que Washington organise l’endurance ukrainienne, Moscou cherche des marges. Diplomatiques, économiques, logistiques, informationnelles. L’Afrique devient un espace de respiration, et parfois un espace de démonstration.

    Ce que montrent les faits à Madagascar, au-delà des impressions

    Un point a basculé du registre du soupçon vers le registre du document. Le 14 janvier 2026, un communiqué attribué à la Présidence de la Refondation annonce que Madagascar a reçu des équipements militaires fournis par la Russie, et qu’une délégation russe assure une formation à destination de militaires malgaches [7].

    Ce fait ne suffit pas à conclure à un alignement stratégique. Il établit trois réalités :

    Première réalité, une coopération sécuritaire est revendiquée officiellement [8].

    Deuxième réalité, la séquence est médiatisée, donc pensée comme un message, à l’intérieur et à l’extérieur [9].

    Troisième réalité, la crise intérieure se déroule déjà sous surveillance régionale, et ce type de coopération devient immédiatement un objet de lecture géopolitique [10].

    Les forces en jeu, pays, intérêts, leviers

    Russie, sécuritaire, visibilité, points d’ancrage

    L’intérêt russe, dans de nombreux pays africains, se construit sur un échange simple. Offre de sécurité, de formation, parfois d’équipement, contre espace diplomatique, accès, contrats, et légitimité. La guerre en Ukraine rend chaque appui plus précieux, y compris symbolique. Dans le dossier malgache, le communiqué du 14 janvier matérialise ce registre [11].

    Europe et États Unis, légitimité, normes, contre influence

    Le réflexe occidental, dans ce type de bascule, tient en trois axes. Rétablir une trajectoire constitutionnelle, limiter les partenariats sécuritaires opaques, et contenir les dispositifs d’influence hostile. Sur ce dernier point, plusieurs travaux décrivent l’intensification des opérations informationnelles russes en Afrique et les mécanismes de désinformation, y compris via des plateformes ou réseaux identifiés [12].

    Organisations régionales, la bataille de la reconnaissance

    SADC et Union africaine pèsent sur la reconnaissance, le calendrier, les conditions d’une transition, donc sur la marge de manœuvre du pouvoir [13].

    Les actifs qui attirent la compétition : ports, minerais, couloir maritime

    Dans une guerre de blocs, un pays n’est pas seulement un territoire. C’est un faisceau d’actifs.

    Le port de Toamasina concentre l’essentiel du commerce maritime du pays, avec une part dominante du trafic de conteneurs et du trafic global, selon des documents de la Banque mondiale [14].

    Le canal du Mozambique, voisin immédiat, figure dans des analyses sur l’ordre maritime de l’océan Indien, avec des enjeux de sécurité, d’énergie, de pêche et d’infrastructures sous-marines [15].

    Sur les minerais, Madagascar apparaît comme un producteur majeur de graphite, matière première critique pour des chaînes industrielles stratégiques, et susceptible de devenir un fournisseur clé, selon une note publique du Trésor français [16].

    Ports, minerais, couloir maritime. Voilà le triptyque qui transforme une crise interne en dossier géostratégique.

    Alors, « ukrainisation », que veut dire ce mot ici

    Dans cet article, le terme ne doit pas être une provocation. Il doit être une grille.

    On peut parler de risque d’ukrainisation quand trois symptômes apparaissent en même temps.

    • Symptôme 1, la sécurité devient le langage central de l’État, au cœur d’une crise sociale [17].
    • Symptôme 2, la légitimité du pouvoir se joue aussi à l’extérieur, sous pression de suspensions, condamnations, médiations [18].
    • Symptôme 3, la bataille des récits s’intensifie, avec des narratifs prêts à l’emploi et des opérations d’influence [19].

    Madagascar coche déjà plusieurs cases. Pas au stade de la guerre, mais à celui du basculement possible.

    Quatre scénarios, et ce qu’ils impliquent vraiment

    Scénario 1, l’alignement sécuritaire assumé avec la Russie

    Déclencheur plausible, besoin rapide d’outils de maintien de l’ordre, de formation, de contrôle territorial, de capacité anti-crise.

    Gain court terme, une réponse visible.

    Coût long terme, isolement régional, durcissement des positions des partenaires occidentaux, risque de sanctions ciblées, polarisation interne par le récit pro ou anti.

    Indice à surveiller, extension de la coopération au-delà de la formation, présence durable, accords non publiés.

    Scénario 2, bascule inverse, reprise en main occidentale par conditionnalités

    Déclencheur plausible, recherche de reconnaissance internationale et de financement, pression AU [20]/ONU, nécessité de réouverture des canaux.

    Gain, respiration budgétaire, appui technique, sortie partielle de l’isolement.

    Coût, perception de tutelle, obligation d’alignement diplomatique, réactions russes informationnelles, montée d’un discours anti occidental.

    Scénario 3, non alignement actif, transparence stratégique

    Déclencheur, volonté politique de reprendre le contrôle du jeu. Principe, parler à tous, mais publier tout ce qui engage les actifs vitaux.

    Gains, réduction du chantage, baisse du soupçon, restauration d’une souveraineté crédible. Condition, un appareil d’État capable de transparence et un contrôle citoyen organisé.

    Scénario 4, fragmentation opaque, tous les deals, aucune boussole

    Déclencheur, urgence permanente et arbitrages au jour le jour. Conséquence, multiplication des accords sans cohérence, capture progressive des ports, de l’énergie, des télécoms, perte de capacité de négociation. C’est le scénario silencieux, celui qui ne fait pas la une, mais qui abîme durablement.

    Comment sortir du piège, options concrètes et testables

    • Option 1, neutralité sous preuves :

      Publier un registre des accords de coopération sécuritaire. Durée, périmètre, statut des personnels, clauses de sortie. Ce n’est pas une posture morale. C’est un outil de souveraineté.
    • Option 2, sanctuariser les actifs stratégiques :

      Ports, énergie, télécoms, minerais. Appels d’offres, audits, publication des conventions. Quand Toamasina concentre l’essentiel du trafic, l’opacité devient une vulnérabilité nationale [21].
    • Option 3, ancrage régional et calendrier lisible :

      SADC et Union africaine réclament dialogue, retenue, retour à l’ordre constitutionnel. S’en servir comme cadre, pas comme contrainte, pour éviter que chaque puissance vienne vendre sa propre solution de sortie de crise [22].
    • Option 4, hygiène informationnelle et surveillance citoyenne :

      Construire une veille sur les campagnes de désinformation, archiver, cartographier, relier chaque récit à l’intérêt qu’il sert. Plusieurs rapports décrivent comment la désinformation peut être industrialisée en Afrique [23].
    • Option 5, réduire la vulnérabilité sociale qui attire les ingérences

      Un pays qui manque d’eau, d’électricité et de sécurité devient un marché du sauvetage. Quel que soit le vendeur.

    Grille de lecture « quotidien vs géostratégique »

    Dans la rue, la politique se mesure encore à des choses simples. Une coupure d’eau. Une coupure d’électricité. Un prix qui double au marché. Une nuit sans sécurité. Ce quotidien absorbe tout. Il noie la capacité de recul et de réflexion. Et c’est précisément là que le piège se referme : quand la survie monopolise l’attention, les décisions lourdes, celles qui engagent les ports, les minerais, les alliances, se prennent au-dessus de la ligne de flottaison, loin des regards.

    Au milieu de cette tension, la Génération Z a ouvert une brèche. Son combat n’est pas une querelle de palais. Il est né d’une expérience commune, celle d’un pays qui demande à sa jeunesse de patienter alors que le compteur vital tourne déjà dans le rouge. La Gen Z ne réclame pas seulement un changement de visage. Elle réclame un changement de règles : transparence, responsabilité, fin de l’impunité, et un État capable de répondre au minimum vital. Cette exigence dérange parce qu’elle attaque le cœur du système, la zone où le pouvoir se reproduit sans rendre de comptes.

    Face à elle, les oligarques n’ont pas besoin de discours. Ils ont une méthode. Maintenir leurs positions, c’est préserver la chaîne de contrôle sur l’argent, les marchés publics, les monopoles, les importations stratégiques, l’énergie, les télécoms, les flux portuaires, et parfois même les récits médiatiques. Leur intérêt n’est pas nécessairement de faire basculer Madagascar dans un camp ou dans un autre. Leur intérêt est de garder la main sur les leviers. Dans une période de bascule, ils savent transformer l’instabilité en opportunité : renégocier des contrats, verrouiller des concessions, sécuriser des rentes, ou déplacer des actifs avant que la lumière ne revienne.

    Entre ces deux forces, le gouvernement avance sur une ligne étroite. Il a un dilemme que tout pays fragile connaît : être honnête coûte cher, parce que la probité oblige à publier, à justifier, à contrôler, à ralentir les arrangements. Or la machine étatique, elle, a besoin d’argent tout de suite. Le pouvoir cherche donc son chemin entre deux impératifs contradictoires. D’un côté, prouver qu’il rompt avec les pratiques d’hier. De l’autre, convaincre des bailleurs, des partenaires, des institutions régionales, qu’il est finançable, donc fréquentable. La tentation est grande de faire des gestes rapides, des accords visibles, des coopérations sécuritaires ou économiques qui ressemblent à des raccourcis. Et chaque raccourci a un prix : la dépendance, la conditionnalité, parfois l’alignement implicite.

    C’est dans cet espace que la guerre des blocs peut s’inviter. Quand un État manque de marges budgétaires, quand l’urgence sociale dicte l’agenda, les offres extérieures deviennent des bouées. Formation, équipements, financement, carburants, infrastructures, appuis diplomatiques. Le risque n’est pas qu’un camp « prenne » Madagascar par la force. Il est plus discret, plus sournois : que Madagascar se retrouve à payer son oxygène par des concessions irréversibles, prises au nom de la stabilité immédiate, alors que la population, elle, reste enfermée dans l’urgence quotidienne.

    La question de fond devient alors un test de maturité politique. La Gen Z doit elle aussi franchir une étape : ne pas seulement dénoncer, mais apprendre à lire les mécanismes, à identifier les actifs stratégiques derrière chaque polémique, à exiger les documents, les chiffres, les appels d’offres. Sans cela, le combat pour la dignité peut être capturé par une bataille de récits qui n’améliore ni l’eau, ni l’électricité, ni la justice. Et le gouvernement, s’il veut échapper au balancier entre honnêteté proclamée et financement recherché, n’a qu’une voie stable : instituer la transparence comme une règle qui le protège, lui et ses successeurs, en rendant chaque concession traçable, chaque accord contrôlable, et chaque choix assumable devant le pays.

    Dix questions simples pour lire le réel, sans se laisser capturer

    1. Quel actif concret se cache derrière cette polémique ?
    2. Qui gagne si Madagascar s’aligne totalement sur un camp ?
    3. Quelles concessions deviennent irréversibles ?
    4. Où est le document qui engage l’État ?
    5. Quelle est la durée, quel est le périmètre, qui contrôle ?
    6. Qui finance, qui paie, qui reçoit ?
    7. Quel est le contre récit, et d’où vient-il ?
    8. Quel est le coût de la polarisation pour la cohésion nationale ?
    9. Quel calendrier crédible de retour à une trajectoire civile ?
    10. Quel mécanisme de transparence protège le pays même quand le pouvoir change ?

    Conclusion

    Madagascar n’est pas l’Ukraine. Et personne n’a intérêt à jouer à ce jeu des analogies faciles. Mais Madagascar peut devenir un terrain où s’affrontent les blocs, si la crise intérieure reste ouverte, si les actifs stratégiques restent opaques, et si la sécurité devient le seul langage politique.

    La vraie question n’est pas de choisir un camp. La vraie question est de reconstruire une souveraineté qui ne se négocie pas dans l’urgence, ni dans l’ombre.

    Sources et traçabilité

    • Communiqué attribué à la Présidence de la Refondation annonçant équipements russes et formation, 14 janvier 2026, publié sur Facebook, recoupé par reprises presse. (Facebook)

    • Crise politique et prise de pouvoir, dépêches Reuters octobre 2025, recoupées par sources institutionnelles. (Reuters)

    • Condamnation ONU du changement anticonstitutionnel, 16 octobre 2025. (UN Press)

    • Position AU PSC sur la situation à Madagascar, 13 octobre 2025. (peaceau.org)

    • Déclarations SADC sur la crise et appel au dialogue, octobre 2025. (sadc.int)

    • Position officielle de la France, 15 octobre 2025. (Diplomatie.gouv.fr)

    • Stratégie européenne de sanctions contre la Russie, prolongation jusqu’au 31 juillet 2026, Consilium. (Consilium)

    • Aide et programmes américains de sécurité à l’Ukraine, State Department et Ukraine Oversight. (État des États-Unis)

    • Désinformation et influence en Afrique, ECFR et rapport technique Viginum et partenaires sur Africa Initiative, plus note State Department. (European Council on Foreign Relations)

    • Actifs stratégiques, port de Toamasina et rôle dans le commerce, Banque mondiale, et enjeux maritimes du canal du Mozambique, EUISS. (World Bank)

    • Graphite, position de Madagascar et potentiel de fournisseur clé, note du Trésor. (Trésor Public)

    Rédaction – Diapason