Grande innovation dans le processus de sélection de ministres : l’utilisation d’un polygraphe en tant que détecteur de mensonges. Après les tests psychotechniques de Rajoelina qui nous avaient déjà bien fait rigoler avant un remaniement gouvernemental, voici donc le polygraphe de Randrianirina. Le chef de l’État a en effet révélé l’utilisation de cet appareil pour sélectionner les candidats, dans le but d’écarter les menteurs et les corrompus. On se demande avec amusement et curiosité quel « service étranger » a été appelé à l’aide pour réaliser cela, et comment les réseaux sociaux auraient accueilli ce genre d’information si Rajoelina ou Ravalomanana s’étaient laissés aller à une telle opération. En attendant, les solelakistes applaudissent l’initiative. On laissera toutefois aux spécialistes le soin de juger de la fiabilité et de l’intérêt d’un tel exercice dans la nomination de ministres.
Mais si on part du postulat que cette initiative pourrait effectivement contribuer au choix d’hommes et de femmes ayant un profil digne de servir l’État, on ne peut qu’encourager le pouvoir actuel à étendre la pratique du détecteur de mensonge à tous les chefs d’institutions et hauts fonctionnaires.
Exemples de questions pour des exemples de champions :
Pour Rakoto : la Russie a-t-elle soutenu le mouvement du Capsat ?
Pour Rasoa : quelle doit être la sanction d’un magistrat mpiady an-tsena qui a présenté un faux certificat médical pour faire emprisonner quelqu’un ?
Pour Ranaivo : pourquoi votre silence sur les opérations financières de Ravatomanga sous les années Rajoelina ?
Pour Randria : un braconnier a-t-il la dignité pour occuper la place qu’il occupe actuellement ?
Pour Abdul : quel est votre rôle dans la sélection des futurs ministres ?
Pour Rabe : quelles sont les méthodes qui favorisent une majorité présidentielle magique à l’Assemblée nationale, différente de celle qui est sortie des urnes ?
Etc. Toute ressemblance avec un fait réel ne pouvant bien entendu être que le fruit du hasard.
Cette histoire de polygraphe est amusante, et s’ajoute à tous les épisodes connus depuis quelques mois : institutions suspendues puis remises dans le circuit ; Constitution suspendue puis sur laquelle on prête serment ; perquisitions juridiquement douteuses ; libération suspicieuse et tentatives de blanchiment d’une personne condamnée à 7 ans de travaux forcés ; politisation de la Justice pour intimider les pro-Rajoelina ; nominations discutables sans adéquation avec les compétences requises. Tout dernièrement, un Directeur général d’organisme étatique s’est donné en spectacle devant les caméras en-dehors de toute dignité liée à sa fonction. Être un mpitolona ne donne pas nécessairement l’étoffe d’un dirigeant. Cela commence à faire beaucoup.
Tant que la Refondation sera à géométrie variable, sévère voire injuste pour les adversaires, et laxiste voire complice envers les copains et les coquins, elle ne sera qu’un copié-collé de l’ère Rajoelina. Tant que la Refondation ne sera qu’un amas désordonné d’actions-vitrines, elle ne sera qu’une weraweracratie remise au goût du jour. Tant que la gestion du pays reflétera l’impréparation et la navigation à vue, elle ne fera que perpétuer la culture de l’improvisation sans stratégie de l’ancien DJ, devenu chef d’État par hasard.
Rappel de l’expérience Rajoelina : les nuées de mpisolelaka au son des « bravo merci » ne changent pas la réalité sur terrain, elles ne font que la camoufler pendant un temps. Jusqu’à ce que… Malheureusement, même sur ce point il semble que les leçons n’aient pas été prises, et certains « stratèges » continuent à penser que l’utilisation de comptes fake pour chanter les louanges du régime est une bonne approche.
Mamitiana Rajaonarison, nouveau Premier ministre (PM) a un cursus impressionnant de technocrate : ancien officier de gendarmerie, administrateur civil de formation, avec un parcours qui l’a fait passer au Bianco avant d’arriver à la tête du Service de renseignement financier en mars 2021. Il a donc un profil d’expert avéré de la lutte anti-corruption, doublé d’une connaissance approfondie des mécanismes et règles de l’administration publique. En outre, il bénéficie d’une bonne réputation de rigueur et d’intégrité, y compris dans le milieu des partenaires techniques et financiers.
Sur le papier, son nom est donc un très bon choix, même si on note toutefois qu’on ne l’a jamais entendu sur les grands dossiers de corruption de l’ère Rajoelina, tels que ceux de Mamy Ravatomanga ou de Romy Voos. Si cette discrétion était un reflet de la prudence d’un courageux mais pas téméraire face aux puissants du monde politique, cela risque de poser problème. Reste à savoir si le mutisme passé du Samfin, Bianco et autre Pôle anti-corruption au sujet de Ravatomanga va continuer à être une pratique sur d’autres sujets. Araka ny fomba mahazatra izay tsy hita izay mahatsara azy. Attention : comme pour les trains, un PDG peut en cacher un autre.
Le PM devra donc faire ses preuves très rapidement sur deux points essentiels. D’une part, démontrer sa crédibilité dans la fin effective de l’impunité pour les copains et les coquins du pouvoir actuel et passé. On peut déjà commencer par une suggestion : punir les fripouilles du système judiciaire qui se sont rendues complices des emprisonnements injustes de Rolly Mercia et d’Iharizaka Rahaingoson, ainsi que les commanditaires. D’autre part, mettre en place un gouvernement qui tirera sa légitimité de la crédibilité des nominations de ministres et de dirigeants d’organismes rattachés, et non de prébendes accordées à des mpitolona dont l’adéquation du profil avec les exigences du poste laisse à désirer.
Cette question de la méritocratie et de la lutte contre l’impunité se pose dans le contexte inquiétant d’un système politico-économique rongé par la corruption. Le PM sera-t-il l’homme de la refondation ou d’un simple replâtrage ?Quelle va être sa marge de manœuvre dans le fragile équilibre qu’il va devoir mettre en place avec les partis politiques et les différentes institutions, à commencer par les officiers de la junte ? Quelle va être sa capacité à développer une nécessaire assise politique tout en affrontant la vénalité dont beaucoup de politiciens ont érigé en vertu cardinale ? Comment va-t-il gérer des finances publiques exsangues pour parer aux urgences et priorités, à commencer par les services de la Jirama ? Quel va être le poids dont il va disposer pour s’imposer face à l’influence des groupes qui phagocytent l’économie du pays ? Même le sujet est un domaine réservé du chef de l’État, comment va-t-il manoeuvrer pour maintenir un équilibre entre les indispensables occidentaux et les appétits pro-russes ?
A priori, le Président de la refondation de la République de Madagascar (PRRM), le colonel Randrianirina, a joué un bon coup sur le jeu politique, reste à savoir quelle sera la suite sur les thèmes évoqués ci-dessus. Il désigne un Premier ministre sur lequel il n’y a pas de suspicion de liens avec Rajoelina et ses forongony. Cela était le cas avec Herintsalama Rajaonarivelo, ce qui l’a empêché dès le départ d’avoir une légitimité devant les mpitolona, par ailleurs amnésiques quant au passé orange de nombreux hiérarques du pouvoir actuel avant qu’ils ne retournent leurs vestes. Le nouveau PM, ancien officier de ce corps, permet également de faire une fleur à la gendarmerie, après les tensions générées par les répressions de septembre et octobre. Enfin, on se félicite également que le PRRM ait résisté à l’ambition prétentieuse de Fanirisoa Ernaivo de se faire désigner pour le seza de Mahazoarivo.
Maintenant, la question à mille balles : la Gen Z a-t-elle été consultée, ou bien faut-il qu’elle s’habitue à voir son avis au rang des quantités négligeables, après que les politiciens l’aient utilisé comme un kleenex à usage unique ?
Après quatre mois de pouvoir, l’enthousiasme qui a suivi la prise de pouvoir par le colonel Mickael Randrianirina s’est effrité. Seule la propagande de ses fidèles, des mpisolelaka de service, et des anti-Rajoelina fanatisés continue à entretenir l’illusion d’une popularité intacte. Une partie de la population lui reste certainement reconnaissante d’avoir mis fin aux exactions des gendarmes contre les manifestants. Toutefois, la suite des événements d’octobre 2025 montre que la déception commence à prendre de l’ampleur. Les déclarations et les beaux discours ne suffisent pas à endiguer la frustration montante : l’expérience du pouvoir déchu a montré la valeur des belles paroles et des velirano. On jugera donc sur les actes, et non sur les déclarations d’intention lors des discours et émissions télévisées. Seuls les solelakistes par intérêt ou par conviction ont intérêt à chanter les louanges du pouvoir et dire que ça va mieux, ou pire, que ça va bien. Quant au reste de la population, le sens des réalités et le sens critique amènent à plus de lucidité.
Délestages et « Refozation »
On se souvient que les délestages d’eau et d’électricité avaient été le déclencheur des manifestations ayant fini par emporter Andry Rajoelina. Il faut reconnaître que les défaillances structurelles du système font qu’il faudra beaucoup de temps et de ressources pour que la Jirama puisse à nouveau offrir des services satisfaisants, si un jour elle y arrive. En attendant, la population découvre que les changements de personnes ne se traduisent pas nécessairement en résolution immédiate de problèmes. Il y a certes eu un léger mieux, mais on est encore loin de satisfaire la population. Le problème est très simple : en attendant la construction de nouveaux barrages ou l’installation de panneaux solaires, la seule solution permettant d’accroire la production d’électricité est la multiplication de centrales thermiques. Or ceux-ci marchent avec des produits pétroliers. L’État a-t-il les reins financiers assez solides pour tenir sur la durée, surtout dans le contexte actuel sur le marché mondial ?
Malheureusement pour le colonel Randrianirina, la frustration est à la hauteur des attentes. Malgré les efforts du ministre Ny Ando Ralitera, les coupures demeurent et se traduisent en protestations de plus en plus nombreuses dans certains quartiers. La seule différence, c’est que le nom « Rajoelina » a été remplacé par un autre dans les slogans et les chants, mais la colère reste la même.
Les réseaux sociaux ont qualifié de « refozation » le phénomène perçu d’un maintien ou d’un retour en zone des sbires (« forongony ») de Rajoelina dans les cercles du pouvoir actuel. Du haut en bas de l’échelle administrative, des nominations (même techniques) sont décriées par principe, voire combattues. Les demandes de remplacement se multiplient contre des fonctionnaires nommés par l’ancien régime, allant de sefo fokontany à des postes de direction dans les ministères, en passant par des chefs de circonscriptions scolaires. On s’étonne de ces accusations quelquefois bien légères. Il ne faut pas oublier que le passé politique de nombreux hiérarques et soutiens du pouvoir actuel est marqué par une collaboration étroite avec Rajoelina, avant les retournements de veste opportuns. Sincèrement, pourquoi faudrait-il accorder de la crédibilité à des gens qui nous vendent aujourd’hui avec enthousiasme la Refondation, après nous avoir vendu hier la Révolution orange et son leader, avec les résultats que l’on sait ?
Mimétisme
Malgré la propagande et les envolées lyriques au son de la Refondation, il semble y avoir un mimétisme entre les vieilles ficelles de Rajoelina et les pratiques du nouveau pouvoir. On citera entre autres : politisation de la Justice sous couvert de juridisme ; accusations d’atteinte à la sûreté de l’État pour décapiter l’opposition ; utilisation de troupeaux de comptes fake pour la propagande pro-pouvoir sur les réseaux sociaux ; engagements verbaux démentis par les faits en faveur de la démocratie, la bonne gouvernance et l’État de Droit ; impunité des copains et des coquins ; décisions prises en violation des règles et des normes dans les institutions. « Sortez les preuves » avait péroré Ravatomanga pour nier les suspicions à son égard, en sachant très bien que dans un système judiciaire aux ordres de l’Exécutif, il faut attendre des tribunaux londoniens ou mauriciens pour avoir la vérité sur le comportement des dirigeants. On entend pourtant de plus en plus ce pseudo-argument popularisé par le « PDG » dans les cercles du pouvoir actuel.
Tout ceci rappelle dans les actes l’arrogance de la fameuse expression de Claudine Razaimamonjy, l’ancienne conseillère du Président Rajaonarimampanina : « izahay izao no au pouvoir ». Entendre par là, on fait ce qu’on veut. Les exemples possibles sont nombreux, on mentionnera la rocambolesque affaire du remplacement de trois juges de la Haute cour constitutionnelle suite à une « démission » que les principaux intéressés nient n’avoir jamais fait, ou encore tout le cinéma autour de la personne de Raïssa Razaivola. On se demande avec amusement quelles sont les « motivations » des uns et des autres qui se sont impliqués dans les tentatives de la blanchir dans l’opinion publique, et surtout quelle est la vérité derrière la récente (re)arrestation de la dame. Application du Droit ou vitrine pour calmer l’opinion publique ?
Enfin, au vu de certaines nominations effectuées, on se demande si la compétence, censée venir de la formation et de l’expérience, est toujours une valeur dans l’administration publique. Pire : on s’interroge si la traditionnelle enquête de moralité pour les candidats aux hauts emplois de l’État est toujours une pratique. Il y a des noms rattachés à des casseroles avérées dans les milieux informés, et qui se retrouvent maintenant en toute impunité dans le giron du pouvoir. Le type de pitreries vécues sous Rajoelina, et qui se perpétuent.
Refondation de la classe dirigeante, refondation des pratiques, refondation des mœurs ? À de nombreuses reprises le colonel Randrianirina a appelé à la confiance. Mais au vu de ce qui précède, il faudra beaucoup plus d’efforts pour la mériter. Le changement de Premier ministre sera un test fondamental. Refaire les habituelles manoeuvres politiciennes ne fera que démontrer une chose : finalement, quel que soit le régime, on ne fait pas un nouveau meuble avec de vieilles planches.
Moins de 72 heures après que des groupes se réclamant de la Gen Z avaient exigé la démission du Premier ministre et de ses ministres, le gouvernement Rajaonarivelo a été limogé. [1] Un regard superficiel permettrait d’imaginer que le Président de la refondation de la République de Madagascar (PRRM) a pris en considération la demande.
Mais un doute raisonnable n’est pas illégitime : il n’est donc pas interdit de se demander si ce petit ballet n’était pas juste que du cinéma, avec une conférence de presse téléguidée d’en haut lieu pour servir de prétexte au limogeage ? Dans cette hypothèse, l’opération satisfait les parties prenantes : le PRRM se débarrasse d’un Premier ministre dont son clan voulait se défaire depuis un certain temps, et la Gen Z donne l’impression de peser sur le cours des affaires nationales. En fait, dans l’histoire, seul Herintsalama Rajaonarivelo est mécontent. On soulignera toutefois la classe de sa réaction à travers un communiqué empreint de noblesse et de lumière.
Si on veut l’exemple d’une Gen Z qui a véritablement une influence sur la vie politique de son pays, il faut tourner de nouveau le regard vers le Népal. Balendra Shah, le candidat soutenu par la Gen Z népalaise, est en passe de devenir le nouveau Premier ministre (PM) du pays, après une large victoire de son parti aux législatives du 5 mars dernier. On se souvient que les représentants de la Gen Z dans ce pays avaient très rapidement gagné une crédibilité telle qu’ils ont été consultés par le Président de la République et le chef de l’armée dans la nomination du Premier ministre de transition, et ils ont réussi à imposer le nom de Shashila Karki. Voilà en quelques mots un exemple de succès dans la manière de la Gez-Z de peser dans la vie politique du pays, avec une interaction fructueuse avec la classe politique et l’armée.
On peut donc mesurer le grand écart entre la Gen Z népalaise et son homologue malgache. À Madagascar, beaucoup se sont extasiés de la « népalisation » dans ses aspects violents, et plusieurs ont appelé à répliquer cette violence, allant même jusqu’à se complaire dans le partage d’adresses de personnalités du régime Rajoelina sur Facebook pour les livrer à la vindicte populaire. C’est sans doute le genre de mentalité basse que les années Rajoelina ont fini par inculquer aux Malgaches, et qui continue à se traduire jusqu’à présent par des insultes, des diffamations, des appels aux limogeages et des revendications fantasques sur les réseaux sociaux. C’est à ce niveau que la Gen Z malgache s’est arrêtée. Pendant ce temps, au Népal, la Gen Z a réussi à bâtir un projet politique en phase avec ses aspirations, à s’imposer comme une force de changement, et à avoir eu voix au chapitre dans la nomination du Premier ministre de transition, puis dans celle du nouveau futur PM.
Actions de façade
Mais à Madagascar, quelle est la véritable influence que la Gen Z a eu dans la vie politique du pays ? Il y a un fait indéniable à son actif : c’est elle qui est descendue dans la rue en masse et animé les manifestations qui ont acculé Rajoelina à limoger le gouvernement Ntsay. C’est la persévérance de son courage face la répression sauvage de la gendarmerie qui a été un élément fondamental de la crise 2025. Malheureusement, la Gen Z a réussi à faire vaciller Rajoelina, mais cela n’a pas suffi à l’emporter. En effet, les politiciens expérimentés ont réussi à tirer leur épingle du jeu, et à mettre la Gen Z de côté. Les événements se sont enchainés : prise de position de certains officiers du Capsat, renversement du bureau de l’Assemblée nationale, décision de la Haute cour constitutionnelle pour entériner le pouvoir de fait du colonel Randrianirina.
La Gen Z a marqué l’essai, mais ce sont les politiciens qui l’ont transformé. Dans la succession d’événements cités ci-dessus, il est fort probable qu’un clan politique a été à la manœuvre pour coordonner, voire financer certaines actions. On se souvient par exemple que Andry Rajoelina et certains membres de son entourage avaient pointé du doigt une ingérence étrangère à travers les réseaux sociaux pour déstabiliser le régime. On a vu que de nombreux influenceurs ont participé à l’animation du mouvement de contestation de 2025. S’il est tout à fait possible, voire probable, qu’ils ont agi par patriotisme, il faut aussi se demander qui a coordonné et financé leur mouvement, et quelle puissance étrangère a été accusée par le clan Rajoelina d’ingérence. Le souvenir de l’enquête de Gaelle Borgia sur le rôle des trolls est une piste qui mériterait sans doute d’être explorée.
La Gen Z malgache est donc finalement la grande cocue de la crise de 2025. Il y a certes ce qu’on qualifiera d’actions-vitrines, celles qui donnent l’impression que les nouvelles autorités accordent de l’importance à la Gen Z : la nomination de Mikolo catapulté conseiller technique de la Primature, ou l’inclusion de Soa de Valiha dans la délégation officielle lors de la visite du PRRM en France. Mais si la Gen Z s’attend à des réponses concrètes et satisfaisantes à ses revendications de fond sur le renouveau des pratiques politiques ou la corruption, elle risque d’aller devant de grandes désillusions. Comment peut-on expliquer qu’après avoir gagné autant en puissance jusqu’à la fuite de Rajoelina, elle ait fini par perdre du terrain pour n’être qu’un élément de décor dont personne ne tient compte ?
D’ailleurs, quand un groupe s’exprime au nom de la Gen Z, qui représente-t-il vraiment ? Quand les autorités prétendent avoir consulté la Gen Z, quelle est la représentativité de ceux qu’ils ont rencontré ? En fait, il y a de multiples groupuscules sous la pancarte Gen Z, mais qui sont animés d’objectifs divers, d’envergure variées et de motivations différentes. Il est indéniable que certains de ces groupes sont téléguidés par des forces politiques proches du pouvoir, dans le but de faire de l’ombre aux groupes qui ont la mauvaise idée de vouloir faire œuvre d’esprit critique et de parler trop fort. La crédibilité, l’indépendance et la motivation patriotique ne sont donc pas assurées partout.
Il y a certes eu le groupe Gen Z Madagasikara (31k followers), qui avait la crédibilité mais qui s’est malheureusement structuré trop tard, avec six porte-paroles officiels dont certains étaient des personnalités brillantes, voire ministrables. Exactement le genre de personnalités dont le pays a besoin, mais dont les politiciens se méfient, car pas malléables et peu corruptibles. Ce groupe a fini par perdre sa dynamique, noyé sous le nombre et l’activisme des groupuscules et les manœuvres politiciennes visant à diviser la Gen Z pour régner.
Finalement, l’échec de la Gen Z est à mettre sur le compte de ses choix stratégiques au début de la crise : ne pas désigner de porte-parole pour représenter le mouvement, laisser la dynamique informelle sans structure, et refuser avec une certaine arrogance les conseils et avertissements des membres de la société civile. Résultat : la junte et les politiciens ont créé une alliance derrière leur dos. Malheureusement pour elle, ce n’est pas maintenant que la Gen Z malgache va pouvoir renverser la vapeur : les sponsors des influenceurs qui ont travaillé à la mobilisation de jeunesse en Septembre et Octobre ont maintenant d’autres préoccupations. Au moment où la nomination d’un nouveau Premier ministre est attendue, l’Exécutif va-t-il faire une consultation de façade de la Gen Z, ou va-t-il jouer la partition des règles constitutionnelles qui veulent que ce soit le Parlement qui fasse la proposition ? Dans ce dernier cas, la Gen Z sera donc arrivée au stade de simple spectateur de la suite des évènements, contrairement à la jeunesse népalaise.
Les visites du chef de l’État malgache en Russie et en France donnent de nombreux messages clairs. Du côté malgache, c’est l’illustration de la politique « Tous azimuts 2.0 » du colonel Randrianirina, avec une ouverture envers tous les pays désireux de respecter les intérêts de Madagascar. Lire entre les lignes : Paris n’est plus le centre du monde, mais reste quand même un lieu important pour les relations internationales de la Grande île. L’activisme russe depuis la prise de pouvoir par le Capsat s’est traduit dans de nombreux domaines de coopération, de l’aide humanitaire post-cyclonique au militaire, en passant par la livraison d’armes. Aussi bien à Antananarivo qu’à Moscou, ce ne sont pas les appétits d’une relation privilégiée entre les deux pays qui manquent.
C’est sans doute une des motivations qui ont poussé la France à accueillir le colonel Randrianirina pour ne pas se laisser distancer. On ne peut toutefois s’empêcher de noter que la Russie a sorti le grand jeu pour accueillir le chef d’État malgache, tandis qu’à Paris l’accueil a été courtois, mais sans chaleur. Le souvenir de l’exfiltration d’Andry Rajoelina par l’armée française est présente dans les mémoires comme une preuve du soutien de l’Hexagone envers son ressortissant. Cela rend légitime une certaine méfiance, et peut faire comprendre l’envie malgache de rechercher des alliances pour la sécurité et le renseignement vers d’autres partenaires.
Pour le moment, le colonel Randrianirina montre une intelligence pragmatique en considérant les valeurs apportées par chaque bloc. Il marque donc une prise de distance méritoire avec les velléités de postures idéologiques irrationnelles, qu’elles soient pro-occidentales ou pro-russes. Le chef de l’État prend en considération les poids économique et politique du bloc occidental, à travers les bailleurs de fonds traditionnels ainsi que les clubs de Paris et de Londres. Il est fort probable que malgré les fantasmes de certains, les BRICS ne puissent pas suppléer dans un avenir proche à la Banque mondiale, au Fonds monétaire international, à l’Union européenne, ou encore aux actions sur terrain de l’AFD, de la GIZ ou de la JICA. Mais elle prend également en compte les capacités indéniables de la Russie en fourniture d’armes et d’hydrocarbures, tout en étant un marché potentiel pour nos exportations de minéraux. De plus, une coopération militaire accrue peut servir de garantie pour empêcher Rajoelina de tenter un retour par la force : l’homme étant sans scrupules quand il s’agit de conquérir le pouvoir, il n’est pas du genre à s’empêcher de s’abaisser à certaines extrémités. La guerre civile ou l’usage de mercenaires n’est donc pas impossible avec cet individu.
Pour la petite histoire, on s’amusera du niveau de débat sur Facebook entre solelakistes pro-Randrianirina et solelakistes pro-Rajoelina, avec des analyses pseudo-profondes sur la présence ou non de tapis rouge, ou le fait qu’Emmanuel Macron soit descendu du perron pour accueillir son homologue Malgache. Sur le premier point, cet accessoire dépend du protocole lié au niveau de la visite : on ne sort pas de tapis rouge pour une “simple” visite de travail. Sur le second point, on verra sur toutes les photos du genre que le Président Macron descend systématiquement du perron pour accueillir ses visiteurs. Souligner ce geste comme si c’était une exception faite envers le Président Malgache est donc une volonté de propagande peu adroite et mal placée. Les pro-Rajoelina quant à eux souligneront que le Président Macron s’est abstenu de grandes accolades avec le colonel Randrianirina, alors qu’il était coutumier du geste avec Rajoelina. En outre, la page Facebook d’Emmanuel Macron n’a pas communiqué sur la visite du chef de l’État Malgache, contrairement aux publications sur les trois autres visites de cette semaine : Alexander Stubb (président de la Finlande), José Ramos-Horta (président de l’Est-Timor) et Félix Tshisekedi (président du Congo).
Certes, il faut du temps pour qu’une relation s’installe. Il faut aussi admettre que quand le Français Macron accueillait le Français Rajoelina à l’Élysée, c’est un autre type d’atmosphère, celle d’un vassal venu faire allégeance envers son suzerain. Toutefois, on notera que les sentiments du Président Macron envers les dirigeants malgaches comptent bien peu pour les citoyensdu pays, sauf ceux titulaires du fameux 8 centimètres et dont le cœur balance. On verra donc avec le temps si la volonté d’équilibre affirmée par Iavoloha se traduira dans les faits sur le long-terme, ou bien si c’est juste pour servir d’écran de fumée à un rapprochement de moins en moins rampant avec le Kremlin. Espérons juste que les nouvelles autorités malgaches ne soient pas tentées de se comporter en vassales envers Poutine, car jusqu’à preuve du contraire, il n’y a aucun pays africain qui s’est précipité dans les jupes de Moscou qui peut afficher un essor économique flagrant.
Andry Rajoelina a fait une réapparition amusante et inattendue à Mbabane, capitale de l’Eswatini. Le dirigeant malgache déchu est donc allé pleurer dans les jupes du futur Président de la Troïka, organe de la SADC en charge des questions de politique, défense et sécurité. À travers une déclaration lue par son Premier ministre, le roi Mswati III lui a accordé son soutien : le monarque a demandé la réintégration de l’ancien DJ au pouvoir. Heureusement que l’avis de ce souverain absolu d’un pays classé “non libre” par Freedom House est une quantité négligeable, car il est mal placé pour donner des leçons de démocratie à qui que ce soit. Il est d’ailleurs moins connu pour ses qualités de leader démocratique sur le continent africain que pour les cérémonies annuelles appelées Umhlanga, durant lesquelles des milliers de vierges dansent devant lui afin de lui permettre de choisir l’une d’entre elles pour rejoindre son harem.
Le narcissique Rajoelina aime la compagnie de ce monarque anachronique, et son excitation en le recevant à Antananarivo lors du 45ème Sommet de la SADC (août 2025) était à la limite du ridicule. Dans son subconscient, il aurait certainement rêvé être un roi, ce qui explique sans doute la forfanterie du Colisée au sein du Rova d’Antananarivo, ainsi que ses rêves à peine cachés de dynastie. Un de ses rejetons, auquel il essaie régulièrement de mettre le pied à l’étrier lors de ses rencontres internationales, faisait d’ailleurs partie du voyage à Mbabane.
De façon plus sérieuse, ce retour en zone de Rajoelina sur la scène diplomatique internationale a énervé Iavoloha, qui s’est fendu d’un communiqué de condamnation pour “atteinte grave à la souveraineté de l’État malagasy”. Quoique l’on puisse dire de Rajoelina et du roi Mswati III, l’acte de ce dernier illustre les limites de la rhétorique officielle à Madagascar : la reconnaissance internationale n’est pas universellement acquise, malgré la propagande autour des voyages montés en épingle comme de grandes avancées de la diplomatie malgache.
Si vis pacem, para bellum
Ce voyage à Mbabane montre également que Rajoelina a gardé quelques amis dans son réseau, et que malgré son silence depuis quatre mois, il n’a pas renoncé à combattre. C’est sans doute sur ce point que l’énervement d’Iavoloha cache une certaine inquiétude, car les autorités malgaches se demandent si l’audience accordée par le roi Mswati III ne serait que la face émergée de l’iceberg du soutien international à Rajoelina. Mbabane est-il alors un acte isolé, ou un premier coup dans la tentative de Rajoelina de reconquérir le pouvoir ? On présuppose que le système de corruption institutionnalisée sous son mandat a fait de lui un homme extrêmement riche, et qu’au-delà de ses capacités financières, il a encore un noyau de fidèles dans divers cercles comme l’armée, les médias et la population.
En outre, les militaires connaissent la fameuse maxime latine : si vis pacem, para bellum. Est-ce une grille de lecture pour comprendre l’agitation des dernières semaines dans la coopération militaire avec les Russes, et les contacts établis par le colonel Randrianirina avec des Américains et des Israéliens lors de son voyage en catimini à Dubai ? Se préparer à contrer une éventuelle tentative de retour par la force de Rajoelina nécessite armes, renseignements et peut-être mercenaires. Depuis 2009, on connait l’absence de scrupules de l’ancien DJ quand il s’agit de conquérir et de s’accrocher au pouvoir. Serait-il capable de provoquer une guerre civile pour essayer de revenir ?
Il est patent que l’enthousiasme et le soutien dont les nouvelles autorités malgaches ont bénéficié lors des premiers jours est en train de s’effriter, et l’accumulation des révélations et des dérapages contribue à cette érosion. Le pouvoir actuel saura-t-il trouver la voie de la sagesse et du dialogue, ou bien va-t-il être tenté par les méthodes de Rajoelina : arrogance, refus de reconnaître les erreurs, intimidation des voix discordantes, kabary au détriment des actes, solelakisme etc. Il y a encore quelques mois, cet ensemble s’appelait werawera. On sait où cela a mené.
Vécue il y a dix-sept ans aujourd’hui, le 7 février 2009 restera à coup sûr l’une des dates les plus sombres de l’histoire républicaine de Madagascar. Ce fut une effroyable machination ourdie par Rajoelina et ses sbires pour pousser le régime Ravalomanana à la faute, et obtenir les martyrs dont la révolution orange avait besoin.
Rappelons les faits. Au début de l’après-midi, Andry Rajoelina nomme un « Premier ministre » et lui octroie l’usage du Palais présidentiel d’Ambohitsorohitra. Première manipulation : en vertu de quelle autorité légale pouvait-il procéder à cette nomination ? Ceux qui prétendent que l’histoire de la crise de 2009 commence le 17 mars avec la remise des pleins pouvoirs au Directoire militaire devraient se pencher sur cette question. Deuxième manipulation : Rajoelina pousse Monja Roindefo à demander à la foule sur la Place du 13 mai s’il fallait marcher pour conquérir le Palais d’Ambohitsorohitra. Rajoelina connaissait d’avance la réponse : la foule à la fois fanatique et écervelée ne pouvait que dire oui, et le piège s’est refermé sur Monja Roindefo et les manifestants. On connaît la suite : carnage, politisation des morts, procès bidon contre Ravalomanana et les responsables de la garde présidentielle, puis dépôt de gerbes commémoratives chaque année. C’est bien peu cher payé. Les morts sont morts, et ceux qui s’en sont servis comme marchepieds ont réussi à goûter du pouvoir.
Dix-sept ans après, quel est le bilan ?
Cette manipulation en vue de provoquer des morts afin de délégitimer Ravalomanana a montré la mentalité sans scrupules de Rajoelina, qui a usé de tous les moyens possibles pour arriver au pouvoir : pillages du lundi noir (26 janvier), sacrifices de partisans du 7 février, mutinerie du Capsat (8 mars), attaque du Palais d’État d’Ambohitsorohitra (16 mars). Par quel miracle quelqu’un capable de ces bassesses pouvait-il être crédible dans ses engagement en matière de démocratie, d’État de droit et de bonne gouvernance ? Telle est donc la première leçon : le comportement passé de quelqu’un pour arriver au pouvoir ne peut qu’augurer de son comportement futur pour s’y accrocher.
Rajoelina n’aurait toutefois pas pu faire la forfanterie du coup d’État de 2009 sans le soutien d’une partie des élites. Des témoignages révèlent que le coup d’État était préparé bien avant 2009, et que les sergents recruteurs avaient commencé à travailler depuis au moins mi-2008 pour attirer de « nouvelles têtes » dans le pouvoir prévu se mettre en place. Parmi ces « sergents recruteurs » figuraient des gens qui étaient encore à l’époque proches de Marc Ravalomanana, qui a donc été trahi. Il suffit de voir qui s’est précipité sur la Place du 13 mai dès la réussite du coup d’État, et de constater avec quelle facilité le Palais de Mahazoarivo avait ouvert ses portes à Monja Roindefo. Il faut d’ailleurs se demander si la fermeture de Viva-TV en décembre ne faisait pas partie du coup monté pour servir de prétexte aux manifestations. Telle est donc la deuxième leçon : les coups de poignard dans le dos viennent toujours du cercle d’intimes, et nul n’est à l’abri des coups bas et trahisons.
Mais il est également évident que Rajoelina n’aurait pas pu faire le coup d’État sans le soutien de certaines forces vives et d’une partie de la population. Il faut se souvenir de toutes les têtes de la société civile présentes à l’Hôtel la Rotonde à Besarety pour la conférence de presse donnée par Rajoelina après la fermeture de Viva-TV. Il faut se souvenir des quatre journalistes qui ont œuvré sur Viva-Radio chaque jour au début depuis décembre 2008 pour faire monter la grogne et l’esprit de révolte. Il faut garder à l’esprit la masse critique de la population qui est allée Place du 13 mai, a participé aux pillages du Lundi noir, a marché sur Ambohitsorohitra le 7 février, et a soutenu à coups de « bravos mercis » fanatiques tout ce que Rajoelina a fait pendant 12 ans, de 2009 à 2013, puis de 2018 à 2025. [1] Telle est donc la troisième leçon : il faut avoir le courage de remettre en question la capacité des citoyens malgaches à faire œuvre de sens critique. C’est facile d’accuser légitimement la classe politique de tous les maux, mais est-on capable de nous regarder dans le miroir quant aux tares de la population ?
Aujourd’hui, on retrouve les mêmes profils au pouvoir : les mpisolelaka, les mpibizina, les mpiady an-tsena, les solelakistes, les mpivarotra saka beloha et les brutes. Certains ont servi sous Rajoelina et Rajaonarimampianina, et il suffit de voir dans le régime actuel la liste de ceux qui ont participé ou soutenu le coup d’État de 2009, et qui ont retourné leur veste en octobre 2025. Quelle crédibilité ont tous ces gens qui nous ont « vendu » Rajoelina comme le Messie et ce coup d’État de 2009 comme un acte de défense de la démocratie. Ils nous ont menti une fois, que peut-on encore espérer ? D’autres sont des nouveaux venus qui semblent montrer une grand propension à perpétuer les vieilles pratiques.
Si au moins la manipulation du 7 février et l’envoi conscient de ses partisans vers la mort avaient provoqué un processus ayant permis à Madagascar de progresser, on aurait pu trouver des circonstances atténuantes à Andry Rajoelina. Cependant, tous les indicateurs chiffrés et la constatation du recul du pays sur tous les plans (routes, Jirama, insécurité, sens civique, démocratie) montre l’effet néfaste que l’ancien DJ a eu sur le pays. Mais que fallait-il attendre d’un homme aussi peu instruit mais si narcissique, et qui a été incapable de privilégier le bien du pays par rapport à son goût pour le werawera ? On attend de voir si le ministère de la Justice finira par s’intéresser à l’enrichissement sans cause de la famille Rajoelina, au-delà des agitations médiatiques ala-safay.
Désireux sans doute de mettre fin aux suspicions de volonté vers une transition à rallonge, le colonel Randrianirina a rappelé hier lors d’une interview en marge d’une cérémonie que les nouvelles élections seront comme prévu organisées d’ici 24 mois. Il affiche ainsi une volonté conciliante envers les récentes déclarations de l’Union européenne et de l’Union africaine. Celles-ci ont souligné la volonté de la Communauté internationale de pousser pour un retour à l’ordre constitutionnel à travers des élections dans un horizon de deux ans.
Dans l’ensemble mouvant qu’est la scène géopolitique actuelle, le chef de l’État a martelé à plusieurs reprises que Madagascar établirait des relations avec tous les pays désireux de respecter ses intérêts. Dans le contexte post-Rajoelina, cette déclaration n’est pas anodine. Les sentiments anti-occidentaux prennent de l’ampleur en Afrique, à cause de blessures héritées du passé colonial, ou de la frustration causée par le comportement de certaines grandes puissances sur la scène internationale. Depuis quelques années, il y a dans les anciennes colonies françaises un rejet du système hérité de la Françafrique. Dans de nombreux pays africains francophones, l’opinion publique montre son ras-le-bol de l’omniprésence française, et cela a été un terreau favorable pour les coups d’État : 78% de ceux qui ont eu lieu en Afrique subsaharienne étaient dans d’anciennes colonies françaises (source : BBC).
Les experts en géopolitique et la presse internationale parlent de « ceinture de coups d’État » pour désigner une série de ces phénomènes qui ont eu lieu depuis 2020, formant une ceinture qui traverse l’Afrique d’Ouest en Est (voir illustration) : Mali (2020 et 2021), Guinée, Tchad et Soudan (2021), Burkina Faso (2022), Niger et Gabon (2023), Madagascar (2025). [1] Dans certains pays de cette zone comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger, la France est supplantée par la Russie, et la sinistre milice Wagner a mené des opérations en Centrafrique (source : Centre d’études stratégiques de l’Afrique).
Le cas malgache
Dans le cas de Madagascar, le sentiment anti-français latent depuis la colonisation a été exacerbé par deux événements récents. Tout d’abord, la révélation que Andry Rajoelina avait demandé (et obtenu) la nationalité française en 2013, alors qu’il était encore chef d’État en exercice. Cela a été considéré comme une trahison, et fut un sujet de fortes polémiques lors de la campagne présidentielle de 2023. Autre facteur qui a aggravé le regard des Malgaches sur la France : c’est un avion de l’armée française qui aurait exfiltré Andry Rajoelina à partir de Sainte-Marie, lui permettant de fuir la Justice malgache.
Après ces épisodes scabreux, la France essaie de se maintenir à flots et de rester dans le jeu. Tout récemment, des soldats de l’armée française ont entraîné leurs homologues malgaches à l’utilisation de drones. De même, il y a des efforts pour maintenir les contacts diplomatiques entre Paris et Antananarivo, et la ministre des Affaires étrangères Christine Razanamahasoa s’implique fortement pour essayer de convaincre la France, les pays occidentaux et les organisations internationales qu’il n’y a pas eu de coup d’État à Madagascar, et donc aucune raison de mettre le pays au ban des nations.
De toutes manières, les pays occidentaux sont dans une situation qui ne leur laisse pas beaucoup le choix. Faire la fine bouche au nom de sacro-saints principes démocratiques pour l’accès au pouvoir, c’est laisser un boulevard aux intérêts pro-russes. Un faisceau convergent de phénomènes depuis octobre 2025 a mis en exergue la montée en puissance des clans proches de Moscou au sein du pouvoir actuel : audiences accordées par le Président de la refondation de la République de Madagascar, voyages de hiérarques Malgaches à Moscou ou de dignitaires russes à Antananarivo, les dons d’armes et de mise à disposition d’instructeurs), ainsi que la présence de drapeaux russes lors des derniers jours de manifestations de la Gen Z.
L’expansion des réseaux sociaux à l’échelle a également fait de la Russie un acteur majeur à l’échelle planétaire. Une enquête co-écrite avec un journaliste du New York Times sur l’implication russe dans la présidentielle de 2018 avait valu le prestigieux prix Pulitzer 2020 à la journaliste malgache Gaëlle Borgia. Récemment, juste avant la chute du régime Rajoelina, ses hiérarques avaient dénoncé une manipulation orchestrée de l’extérieur par le biais de robots informatiques. Si Andry Rajoelina et Patrick Rajoelina n’avaient pas désigné de cibles précises de leurs accusations, Rinah Rakotomanga avait clairement pointé du doigt la Russie lors d’une intervention à la télévision.
Nécessité de jouer à l’équilibriste
Dans ce monde complexe, les nouvelles autorités malgaches essaient de jouer aux équilibristes, avec pour le moment un certain succès. Elles sont assez lucides pour savoir qu’elles ne peuvent pas tourner le dos à l’Ouest, même si on imagine que ce n’est pas l’envie qui manque : malgré la propagande et les grandes envolées idéologiques, ni les Brics ni la Russie à elle seule ne peuvent suppléer à une rupture avec les membres du Club de Paris ou du Club de Londres. Selon des études pour l’année 2017, le montant des investissements russes faisait moins de 1% des investissements directs étrangers en Afrique (source : FDI / Financial Times).
Le style de coopération russe ou chinoise intéresse souvent les autocraties, car Moscou et Pékin ne s’embarrassent pas d’idéologie prodémocratie, et par conséquent ne se préoccupent pas de la transparence des élections ou de la répression de l’opposition. Mais sur le principe, on doit se demander avec objectivité quel serait le problème si le pays réorientait ses relations politiques et économiques vers l’Est, quand on voit le bilan des décennies de partenariat avec l’Occident. Reste à savoir quels sont les avantages que Madagascar pourrait en retirer, à part la livraison de kalachnikov et l’exportation de ressources minérales. Ceux qui accusent les partenariats avec les pays occidentaux de ne pas avoir permis à Madagascar de progresser doivent toutefois s’interroger s’il existe des success stories de pays du Tiers-Monde qui ont noué des partenariats avec la Russie.
Dans ce jeu de fanorona qui se joue actuellement à Madagascar, les grandes puissances occidentales font de leur mieux pour ne pas perdre du terrain. Leurs tentatives de séduction de la junte militaire au pouvoir à Madagascar doivent se lire à la lumière de la montée en puissance des clans pro-russes au sein de la classe politique au pouvoir. Outre les efforts français cités plus haut, les Américains viennent de dépêcher une mission à Antananarivo pour mener des négociations. Si le contenu des discussions reste flou, le colonel Randrianirina a confirmé que la partie américaine a demandé que Madagascar accueille les individus déportés par les États-Unis. On se demande avec curiosité quelle va être la réponse malgache, car ces derniers temps, ceux qui manquent d’esprit coopératif avec Washington l’ont payé d’une manière ou d’une autre : tarifs douaniers, opérations militaires, ban des visas etc. Pour le moment, force est de constater que Madagascar est relativement bien traité par les autorités américaines, par rapport à de nombreux autres États africains. Mais aura-t-elle la capacité et la volonté de dire non à cette demande incongrue ? À chaque échéance, la reconduction de l’Agoa reste par exemple une sempiternelle épée de Damoclès, et le délai d’un an récemment obtenu peut être perçu comme un encouragement à rester « coopératif ».
Le micro-événement du jour sera le talk-show télévisé de ce soir qui mettra en scène sur Real TV l’opérateur économique Koufali Daya. Depuis la chute de Rajoelina, son nom revient régulièrement sur le devant de la scène médiatique, et pas nécessairement à son avantage. Il va donc essayer d’utiliser cette émission pour blanchir son nom et clarifier les choses, du moins auprès de ceux qui lui accordent encore le bénéfice du doute. Sans aller jusqu’à nous abaisser à faire l’écho de rumeurs, nous rappellerons toutefois quelques faits publics et vérifiables qui ont déjà été énumérés dans un article précédent, et qui montrent le réseau et l’envergure du personnage, dont la fortune pourrait être utile un jour à ceux qui préparent des campagnes électorales, ce qui peut valoir totem d’immunité dans le monde politique.
Dans une émission Miara-Manonja, Fidèle Razara-Pierre et Hanitra Razafimanantsoa avaient rapporté les dénonciations faites par Raïssa Razaivola au sujet de suspicieux voyages à l’étranger de Koufali Daya. Puis, dans un de ses live sur Facebook, Fanirisoa Ernaivo avait révélé que Raïssa Razaivola avait été condamnée à 7 ans de travaux forcés pour tentative de meurtre contre Naivo Raholdine et Koufali Daya. Par la suite, on a appris que Raïssa Razaivola dirigeait une organisation humanitaire dénommée Fikambanana olom-pirenena mijoro amin’ny fahamarinana (FOMF), et dont le Président d’honneur était … Koufali Daya. Plus tard, on a également appris que c’est Koufali Daya qui avait déposé la plainte qui a permis à la Justice mauricienne de coincer Mamy Ravatomanga. Couche additionnelle : le Président de l’Assemblée nationale Siteny Randrianasoloniaiko a déclaré dans une récente émission télévisée que c’était lui qui avait donné l’ordre à Koufali Daya de déposer cette plainte.
En attendant de voir l’émission de ce soir avec Koufali Daya, on peut se souvenir de Mamy Ravatomanga, qui, de temps à autre, aimait lui aussi se produire lors de talk-shows télévisés pour se défendre des rumeurs à son sujet. Il y répondait systématiquement et avec une certaine arrogance : “sortez les preuves”. Comme la Justice est muette et la police aveugle dès qu’il s’agit de quelqu’un proche du pouvoir à Madagascar, les preuves restent toujours invisibles jusqu’à ce que des juges sérieux et professionnels les sortent de leur cachette depuis un tribunal étranger, par exemple à Londres ou Port-Louis. Une émission télévisée peut donc quelquefois n’être qu’une machine à laver destinée à blanchir une réputation sulfureuse.
On imagine toute la préparation derrière ce genre d’opération de communication : les spin doctors qui écrivent les talking-points pour définir ce qu’il faut dire ou ne pas dire sur tel ou tel sujet, les attachés de presse qui négocient avec les journalistes les questions à poser et à ne pas poser, sans oublier les écuries de comptes fake et authentiques qui se préparent à soutenir la propagande et la manœuvre de blanchiment.
Chaises vides cherchent occupants
L’expérience de la période Rajoelina a mis en lumière une liste de fonctions que l’on pourrait qualifier de “pécheurs capitaux” qui soutiennent l’exercice de la communication politique à Madagascar :
–mpiady an-tsena : prêt à défendre becs et ongles (souvent vernis) les dirigeants à tort et à raison ;
–mpibzina : profite de ses accointances avec le pouvoir pour faire fructifier ses affaires ;
–solelakiste : dit bêtement « bravo merci » pour soutenir systématiquement le pouvoir, envers et contre tout ;
–mpivarotra saka beloha : au service de la propagande sans scrupules et sans honte, se subdivisent entre les bontolo et ceux qui essayent de (se) persuader qu’ils ont des arguments solides ;
–Gros bras : à défaut de la capacité intellectuelle pour la force des arguments, use de l’argument de la force ou de la Loi sous prétexte d’ordre public.
De nombreux individus ont laissé dans l’opinion publique un souvenir précis de leur rôle et comportement sur les médias et les réseaux sociaux au service de Andry Rajoelina, par exemple : Lalatiana Rakotondrazafy, Naivo Raholdina, Dadan’i Jemima, Mamy Ravatomanga, Général Ravalomanana, Soalihy Moussa, Général Angelo Ravelonarivo, Hery Rasoamaromaka, Naina Andriantsitohaina, Rinah Rakotomanga, Rossy, Tintin Ravonison, Augustin Andriamananoro, Colonel Tojo Raoilijohn.
On peut essayer de relier chacun de ces noms à un (ou plusieurs) des péchés capitaux mentionnés ci-dessus. Ensuite, on pourrait identifier pour les mêmes péchés des individus qui rodent du côté du pouvoir actuel. En effet, la nature ayant horreur du vide, les fonctions essentielles ne restent jamais longtemps inoccupées. On s’apercevra alors que l’Histoire n’est qu’un éternel recommencement, et tout comme les promesses et les crises, les désillusions sont également cycliques à Madagascar. Il suffit d’attendre quelques années pour constater la réalité des choses et des gens qui fricotent avec les milieux politiques, qu’ils s’appellent Mamy Ravatomanga, Rakoto, Ranaivo, Rasoa ou Rabe, ou Koufali Daya. Espérons juste pour ce dernier que le temps jouera en sa faveur pour démentir les rumeurs, et non le contraire comme ce fut le cas pour le premier.
Dix-sept ans après avoir été invitée par Marc Ravalomanana à agir en médiateur au début de la crise de 2009, la SADC est de nouveau dans nos murs pour tenter de résoudre les problèmes créés par une nouvelle crise politique, elle-même générée par un autre changement anticonstitutionnel de gouvernement. En dépit des artifices de langage utilisés par les nouvelles autorités et leurs partisans, aucune disposition de la Constitution en vigueur ne prévoit que des officiers de l’armée ne prennent le pouvoir, quelles que soient les circonstances, en dehors d’un cadre électoral.
On se demande avec curiosité ce que pense la SADC du cas malgache. Dix-sept ans après le coup d’État de 2009, la présence d’une délégation lourde, menée par un ancien chef d’État en la personne de la malawite Joyce Banda, montre que le pays n’a toujours pas réussi à se libérer des démons de son instabilité politique. Ce serait une solution facile de dire que la SADC a mal géré la médiation, mais ce serait une conclusion plus raisonnable de dire que les Malgaches sont incapables de tirer les leçons du passé.
Durant douze ans (la transition 2099-2013, puis la mandat débuté en 2019 jusqu’à la fuite en exil de 2025), Andry Rajoelina a singé tout ce qu’il avait reproché à Marc Ravalomanana en matière de violations des valeurs démocratiques et des principes de bonne gouvernance, mais en y mettant encore moins de scrupules. Fraudes électorales, emprisonnement de citoyens sous des prétextes fallacieux, gaspillage d’argent public, corruption de haut niveau (que seule la diligence des tribunaux de Londres et Port-Louis ont permis d’éventer), impunité des copains coquins. L’absence d’intégrité, le manque de compétence, et l’incapacité à respecter la parole donnée ont été un triptyque sur lequel Rajoelina avait fait reposer son pouvoir. Par conséquent, aucune volonté d’améliorer la situation du pays et agir pour le bien commun, préférant privilégier les intérêts de clan.
Voilà pourquoi on en est au même point, dix-sept ans après 2009, parce que celui qui se présentait comme un homme providentiel pour transformer Madagascar n’était en réalité qu’une sorte de Pinocchio des temps modernes : une marionnette à mi-chemin entre un clown et un menteur. C’est une bonne raison pour choisir désormais de mettre à l’honneur l’esprit critique et refuser d’accorder le statut de Messie à quiconque en dehors du cadre biblique ou footballistique. Dans le domaine politique, les prétendus Messies parlent beaucoup, promettent énormément, mais les années démontrent toujours a posteriori ce qu’ils valent vraiment. C’est pour cela que de façon cyclique, la SADC doit revenir pour une intervention au succès incertain : le problème n’est pas la SADC, mais ce que les politiciens malgaches et leurs partisans fanatiques ont fait de la pratique politique dans le pays.
Parmi les thèmes éculés sur lesquels nous autres malgaches aimons bien surfer, il y a celui de la souveraineté nationale. Sur le principe, cette posture est méritoire. Mais en se penchant avec attention sur le sujet, on voit s’accumuler tout ce que l’on a essayé de mettre sur le dos de cette souveraineté nationale. C’est par exemple en son nom que Rajoelina a résisté à la médiation de la SADC en 2009, finissant par imposer son coup d’État devant une organisation régionale impuissante à lui faire entendre raison. C’est également en son nom que l’ambassadeur de l’Union européenne a été remis à sa famille par Rajoelina pour avoir osé critiquer sa gouvernance.
C’est sans doute un point qui mérite réflexion : la communauté internationale est la bienvenue quand elle octroie des chèques, mais il ne faudrait pas qu’elle s’avise de donner son point de vue lorsqu’il est nécessaire de rappeler les obligations des traités et accords internationaux que Madagascar a pourtant signés de son plein gré. Quelquefois, on doit se demander si l’endémicité ne concerne que les caméléons, les lémuriens et les baobabs du pays.