Auteur/autrice : Ikala Paingotra

  • Refondation de la classe politique : une illusion ?

    Refondation de la classe politique : une illusion ?

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    Les périodes de transitions politiques, comme celle que nous vivons actuellement, favorisent l’émergence où le retour de personnalités auréolées de l’étiquette de mpitolona, même si leur compétence et leur intégrité posent question. Toutefois, dans un pays réputé de civilisation orale, les “grandes gueules” ont toujours le vent en poupe. Par exemple, combien de députés tonitruants sont-ils capables de lire correctement une Loi des finances ? Par ailleurs, on se demande pourquoi les CVs des ministres du gouvernement actuel n’ont-ils pas été rendus publics, contrairement à la pratique usuelle.

    Motivations pas toujours glorieuses

    Par expérience, on constate que la politique sert en premier lieu de moyen pour accéder aux ressources du pays et à ses finances publiques. Le cas Ravatomanga est un exemple flagrant, mais il ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. Sous tous les régimes qui se sont succédés, de nombreuses personnes ont usé et abusé de leur position au pouvoir et dans ses coulisses pour s’octroyer un accès privilégié aux marchés publics, détourner des fonds, s’insérer dans les circuits économiques, exiger des commissions etc. Il est donc normal que les citoyens échaudés soupçonnent des calculs économiques derrière les agitations politiques des nouveaux venus, d’autant plus que plusieurs d’entre eux préparent les élections à venir, ce qui nécessite des financements conséquents. Dans ce contexte, croire à une refondation de l’intégrité des politiciens est un vœu pieu.

    Ce premier constat s’appuie sur un second : le renouvellement des personnalités et pratiques de la classe politique est illusoire, jusqu’à preuve du contraire. Sans remonter aussi loin que les années Ratsiraka ou Ravalomanana, on note que d’innombrables hiérarques du “nouveau” pouvoir actuellement en place ont servi celui d’Andry Rajoelina, qui a été rejeté à juste titre pour sa corruption, son incompétence, et ses mensonges.

    Le Président de l’Assemblée nationale Siteny Randrianasoloniaiko a été député de l’ancienne majorité présidentielle MAPAR. Le vice-président de l’Assemblée nationale Fidèle Razara-Pierre a fait partie du quarteron médiatique dont la propagande a permis le coup d’État de 2009, au même titre que Harry Laurent Rahajason, actuel directeur de la communication à Iavoloha, et par ailleurs ancien ministre de Rajoelina. Enfin, le discret Hajo Andrianinarivelo, dont l’influence à la fois auprès du Président de la refondation de la République de Madagascar (PRRM) et du Premier ministre est bien connue, a également été ministre de Rajoelina. On se demande donc avec perplexité ce que signifie vraiment la chasse aux forongony (clique) du chef d’État récemment déchu, clamé par les politiciens, la Gen-Z et les réseaux sociaux. La notion semble à géométrie variable : qui est forongony, et qui ne l’est pas ?

    Certes, tout ce beau monde donne des raisons plus ou moins plausibles pour expliquer les retournements de veste ou de t-shirt auxquels ils se sont adonnés. Leur laisser (éventuellement) le bénéfice du doute ne doit pas empêcher de se poser deux questions essentielles. Un, comment expliquent-ils leur mutisme quand ils étaient aux côtés de Rajoelina : aveuglement, complicité ou règle du “on ne parle pas la bouche pleine” ? Deux, quel est leur attachement aux comportements auxquelles ils ont participé et contribué sous Rajoelina ? Dans cet environnement, la refondation des pratiques politiques va-t-elle dépasser le simple changement de noms et de visages sur les photos ?

    Lasa ny mamba, misosoka ny voay ?

    Prenons l’exemple d’un nom qui occupe la scène médiatique depuis la chute de Rajoelina : Koufali Daya, au sujet duquel d’innombrables rumeurs circulent. Nous ne nous en ferons pas l’écho, mais nous rappellerons ici quelques faits publics et vérifiables. Dans une émission Miara-Manonja, Fidèle Razara-Pierre et Hanitra Razafimanantsoa avaient rapporté les dénonciations faites par Raïssa Razaivola au sujet de suspicieux voyages à l’étranger de Koufali Daya. Puis, dans un de ses live sur Facebook, Fanirisoa Ernaivo avait révélé que Raïssa Razaivola avait été condamnée à 7 ans de travaux forcés pour tentative de meurtre contre Naivo Raholdine et Koufali Daya. Par la suite, on a appris avec surprise que Raïssa Razaivola dirigeait une organisation humanitaire dénommée Fikambanana olom-pirenena mijoro amin’ny fahamarinana (FOMF), et dont le Président d’honneur était … Koufali Daya. Plus tard, on a appris avec autant de surprise que c’est Koufali Daya qui s’était posé en champion de la lutte contre la corruption en déposant la plainte qui a permis à la Justice mauricienne de coincer Mamy Ravatomanga. Couche additionnelle : le Président de l’Assemblée nationale Siteny Randrianasoloniaiko a déclaré dans une récente émission télévisée que c’était lui qui avait donné l’ordre à Koufali Daya de déposer cette plainte.

    On a tous observé ces derniers mois les tentatives effrénées de certains ministres pour blanchir les passés de Raïssa Razaivola et Koufali Daya : la ministre de la Justice a déclaré devant les caméras de France 24 que les accusations contre Koufali Daya étaient mensongères. Le ministère de la Culture et de la Communication a pris la défense de Raïssa Razaivola en demandant publiquement « en tant que et porte-parole du gouvernement » l’arrêt des attaques contre elle. Le directeur de la communication du PRRM a même sorti une thèse : Koufali Daya serait un honnête opérateur dont les ennuis sont dûs à une vengeance de Mamy Ravatomanga pour une histoire de marché de véhicules 4×4. Sans aborder le fond des rumeurs et des condamnations pénales avérées, on constatera juste qu’en un peu moins de trois mois, les actions des uns et des autres montrent les liens en train de se tisser dans un vaste réseau. Reste à savoir pourquoi. D’ailleurs, est-ce que “pourquoi ?” est la bonne question pour s’interroger sur les motivations des membres de ce réseau ?

    Sous tous les régimes, il y a toujours eu des mpibzina qui ont profité de leurs accointances avec le pouvoir pour faire fructifier leurs affaires ; des solelakistes pour dire bêtement « bravo merci » pour tout et n’importe quoi ; des mpiady an-tsena prêts à défendre becs et ongles les dirigeants à tort et à raison ; et des mpivarotra saka beloha au service de la propagande sans scrupules et sans honte. Les Mamy Ravatomanga, Soalihy Moussa, Rossy, Raholdine, Lalatiana Rakotondrazafy, Dadan’i Jemima, Tintin Ravonison et autres Rinah Rakotomanga ont laissé la place. La nature ayant horreur du vide, nul doute qu’ils trouveront des remplaçants.

    Refondation de la classe politique : une illusion ?

    Dans le contexte actuel, il y a certes des hommes et des femmes qui apparaissent effectivement comme nouveautés dans le personnel politique, y compris de nombreux ministres du gouvernement Rajaonarivelo. Toutefois, dans certains cas précis, des brèches décrédibilisent les belles paroles : aspects polémiques de parcours, absence indéniable de classe pour la dignité de la fonction, multiplication des déclarations maladroites. Il faut cependant reconnaître que pour combattre Rajoelina et sa clique, il était nécessaire de s’appuyer sur des têtes brûlées, plus efficaces que des enfants de chœur dans cette entreprise. Mais les têtes brûlées ont toutes un revers à leur médaille.

    L’expérience montre que pour les politiciens malgaches, la fin justifie les moyens, et cette fin est l’accès au pouvoir. La gamme des moyens est large : mensonges, force, manipulations, corruption etc. Il y a donc une question essentielle : quelle est la crédibilité des promesses de refondation de tous ces politiciens qui ont alimenté un système politique vermoulu depuis de nombreuses années ? Par quel miracle seraient-ils devenus du jour au lendemain intègres et démocrates ? Et par quelle opération du Saint-Esprit des personnes, dont le nom est rattaché à des suspicions de corruption, sont-elles tout à coup devenu des portes-flambeaux de l’intégrité ? Tout ce qui précède pose la question de la confiance, qui a été un sujet que le Chef de l’État a appelé de ses vœux lors de la première levée des couleurs de l’année au Palais d’Iavoloha. Mais comme pour de nombreuses choses, la confiance ne se décrète pas à coups de mots, mais se gagne à coups d’actes. Jusqu’à preuve du contraire, le colonel Randrianirina bénéficie de la reconnaissance des citoyens pour avoir mis fin à la répression sauvage contre les manifestants. Mais il devra veiller à ne pas laisser proliférer les mauvaises herbes dans sa prairie, au risque d’être un jour occulté par elles.